Il s’agit d’une histoire très personnelle. Je suis chinoise et j’ai connu mon copain en Chine. On était ensemble depuis un an et, un jour, on a décidé de partir en France pour étudier, mais pour nos parents, c’était impossible que nous quittions le pays sans nous marier. C’est très mal vu en Chine de quitter le pays en couple sans se marier. On a le sentiment qu’on a été forcés de se marier parce que même si on s’aimait et que c’était notre décision d’être ensemble, on sentait que le mariage ne faisait pas partie de notre relation, au moins pour le moment. On avait moins d’une semaine pour partir et à ce moment-là, on n’avait pas le temps pour penser et planifier une cérémonie qu’on ne voulait même pas faire. Je n’ai eu qu’une heure pour choisir ma robe de mariage.
Je l’apporte ma robe où je vais avec moi, en France et aussi au Québec, parce qu’elle me rappelle des faits que je ne veux pas voir se répéter. Dans mon travail d’art performatif, le sujet du mariage forcé est récurent et, de cette manière, j’ai pu passer à travers cette expérience qui était difficile. À cause de nos parents, on a fait le mariage finalement, mais on a décidé de ne pas signer les documents. Légalement, je suis encore célibataire. Nos parents savent ça, mais ils pensent que ce n’est pas nécessaire. Pour eux, c’est avant tout la tradition qui est importante.
En Chine, quand une femme a plus de 25 ans et qu’elle n’est pas mariée, les personnes considèrent qu’elle doit avoir un problème. Il y a maintenant beaucoup de femmes en Chine qui ne sont pas intéressées à se marier, mais la société ne veut pas qu’elles pensent comme ça. C’est une situation qui génère beaucoup de tension même au travail. Les propriétaires des entreprises croient qu’une femme célibataire de plus de 25 ans n’est peut-être pas une bonne personne parce que sa situation n’est pas solide socialement et elle est considérée anormale. Les gens pensent qu’elle est malade ou bien qu’elle a des problèmes psychologiques.
Tous mes grands-parents sont venus d’Europe de l’Est. Les quatre étaient des enfants de familles très pauvres qui sont venues habiter en Argentine. Tous étaient d’origine juive, mais athées. Ils ont été militants du Parti socialiste ouvrier juif dans leur pays d’origine. À Buenos Aires, il y avait de grandes communautés ouvrières juives au début du XXe siècle. Mon grand-père a fait partie du groupe fondateur du Parti Communiste Argentin quand il avait 19 ans. Il était très élégant à une époque où, dans les grandes villes, les hommes étaient tout le temps en costume et cravate. Même à la maison, il était comme ça toute la journée, en train de lire les journaux et de fumer sa cigarette. Il avait beaucoup de chapeaux.
Quand il a perdu la mémoire, les deux dernières années de sa vie, j’étais la seule personne que mon grand-père reconnaissait. Peut-être qu’il pensait que j’étais mon père. Un jour, il m’a appelé à ses côtés pour me dire qu’il voulait me donner ce chapeau. C’était le chapeau qu’il portait dans une photo de studio que la famille garde encore. C’est une photo de mon grand-père et de ma grand-mère avant leur mariage.
J’ai commencé à porter le chapeau dans les années quatre-vingt. Je suis musicien. J’avais été loin de l’Argentine pendant quelques temps et, quand je suis retourné, j’ai mis le chapeau. Je le portais avec un nœud papillon parce que ça me plaisait. C’était à une époque où la mode était vraiment très différente. Pour les autres jeunes, c’était très bizarre, mais il est devenu une espèce d’image de marque dans ma carrière. Je suis devenu le monsieur qui porte un chapeau.