Adèle Haenel, Florence Foresti et ma réponse à Lambert Wilson
Suite au César de Polanski, consacrant celui-ci meilleur réalisateur de l'année pour son film J'accuse, de nombreuses déclarations plus ou moins gênantes (et c'est un euphémisme) ont été émises par des gens plus choqués qu'une actrice ait pu se lever lors d'une cérémonie plutôt que par le fait qu'un adulte a drogué une fille de 13 ans avant de la violer. Parmi ces gens qui devraient sérieusement remettre en question leur hiérarchie de valeurs morales on peut citer notamment Jean Dujardin qui veut quitter la France (ça alors, quel drame), Jean-Michel Blanquer qui résume plusieurs accusations de viol à un simple défaut ou encore Fanny Ardant qui s'exclame "Vive la liberté" comme si on parlait d'une joyeuse partouze au milieu des roses et des papillons et non pas de pédo-criminalité.
Mais celui qui a fait sortir ce tumblr de l’hibernation dans lequel il se complaisait depuis plusieurs c’est Lambert Wilson qui a dit plein de choses auxquelles j’ai eu envie de réagir.
« Je suis très en colère, c’est n’importe quoi : si on estime qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans le fait que Polanski ait des nominations, alors on ne vient pas. »
Oui mais tu vois, ça me pose un problème ça Lolo. Parce que ne pas venir c’est un non-choix pour une victime de viol ou d’agression sexuelle. Pour prendre l’exemple d’Adèle Haenel, actrice c’est son métier. Les cardiologues vont à des congrès de cardiologues, les avocat.e.s vont à des congrès d’avocat.e.s, les footballeurs vont à la Coupe du Monde et les Actrices vont aux Césars, qui sont ce qu’ils sont, mais qui sont l’opportunité professionnelle de se montrer dans un milieu où c’est capital, aussi problématiques soient-ils. Et c’est pas parce qu’elle a été violée et que par conséquent de manière assez saine la nomination de Polanski la débectait, qu’elle a moins le droit d’être aux Césars que toi. Certes, elle aurait pu aller au resto entre potes ou faire du tricot chez elle drapée dans une tour d’ivoire de dignité, mais elle avait peut-être juste envie d’être là. Choisir entre sourire gentiment et fermer ta gueule, où se terrer chez toi et s’exclure de ton milieu professionnel aussi imparfait soit-il, ben c’est pas un choix, c’est juste de la merde.
Je vais te donner un exemple personnel, Lolo, pour que tu comprennes bien. On ne parle pas d’un viol, certes et c’est important de le préciser parce que j’aurais pas pu faire pareil si j’avais eu un réel trauma et je n’ai pas la souffrance d’une victime de viol qui va avec. Rien que ça, c’est très désagréable à écrire, mais ça reste une bonne illustration.
Il y a quelques années, un de mes chefs m’a touché les fesses de manière au-delà d’inadaptée et non-consentie. J’en avais parlé à mes collègues qui avaient eu des réactions plus au moins convenables, plutôt dues à une certaine ignorance et à une culture du viol omniprésente qu’à de la méchanceté. Quelques semaines plus tard, ce type nous a tous invité à un barbecue chez lui. Et alors là, j’ai été emmerdée. J’ai été emmerdée parce que ce type me dégoutait, que je le méprisais profondément et que je me disais qu’aller chez lui après ce qu’il avait fait, ça serait pas très digne, et en tant que féministe qui plus est. Mais il y a truc qui m’emmerdait encore plus. C’est que mes collègues, je les appréciais, que j’avais bien envie de passer une soirée avec eux, et que je trouvais injuste de me retrouver toute seule chez moi, alors que c’est moi qui avait eu droit à la main aux fesses, alors que les autres allaient passer un bon moment. Donc, j’y suis allée, et j’ai eu la satisfaction de ne pas avoir subi de double-peine en restant terrée chez moi. Mais quelque part, j’ai quand même subi le versant inverse à savoir d’être sympa avec quelqu’un qui m’avait manqué de respect, et une part de moi se sent toujours coupable d’y être allée. Je n’ai bien sûr pas eu le courage de sortir de ce non-choix à l’époque comme l’a fait Adèle Haenel avec tellement, tellement, tellement de classe…
Enfin bref, un de mes collègues m’a demandé
« Mais du coup, pourquoi t’y vas, si t’es la victime, ça veut dire que tu cautionnes et que c’est pas si grave ? »
Ce à quoi j’ai répondu
« Mais du coup, pourquoi, vous vous y allez, ça veut dire que vous cautionnez et que c’est pas si grave ? »
Il n’a rien trouvé à redire.
Et à mon avis, plutôt que de pointer du doigt le choix courageux d’une femme qui n’aurait jamais du avoir à le faire, la question que tu devrais te poser Lolo est celle-ci :
Comment ça se fait que toi et ton milieu avez laissé Polanski se gaver de gloire et d’honneur dans l’impunité et la complaisance la plus totale ? Comment vous osez défendre ces crimes ignobles et encore vous regarder dans la glace ? Comment vous osez vous balader de plateaux TV en plateaux TV à chaque que vous faites la promo d’un film, en nous parlant de votre sensibilité, du rôle qui fait ressortir votre part de féminité, de vos belles valeurs humaines ou de je-ne-sais-quelles foutaises tout en défendant ce type ??? Pourquoi un type s’est permis un « Bravo Roman » complètement provocateur et indécent derrière une victime de pédophilie, ce qui n’a pas manqué de générer sa réaction ???? Bah oui. « On se lève et on se casse »
La honte est en train de changer de camp Lolo, et au lieu de blâmer les victimes de faire les choix qu’elles peuvent et de dénigrer une femme bien plus respectable que toi, je te suggérerais d’entamer une profonde remise en question, parce que le vent est en train de tourner.
"Je parle de gens que j'aime énormément, mais oser évoquer un metteur en scène en ces termes... Parler d'Atchoum, montrer une taille... Et en plus, qu'est-ce qu'on va retenir de la vie de ces gens par rapport à l'énormité du mythe de Polanski ? Qui sont ces gens ? Ils sont minuscules"
Personnellement, je retiendrais d’Adèle Haenel sa prestance, son charisme, son analyse brillante du problème lors de différentes interviews, rien à rajouter par rapport à la brillante Virginie Despentes et à sa tribune. En ce qui concerne Florence Foresti, c’est une nana qui a suffisamment fait sa place pour toucher un cachet indécent et se permettre quand même de se barrer si quelque chose ne lui plaît pas, et ça fait du bien…. Pas si minuscule que ça
Mais au-delà du geste d’Adèle Haenel et de la tribune de Despentes qui rentreront dans l’histoire, ça veut dire quoi minuscules ? Pour moi ces propos de Lambert Wilson reflètent l’arrogance absolue de ce milieu. Si Haenel et Foresti sont minuscules, nous simples mortels anonymes on est quoi ??? Les femmes qui ont manifesté hier sous les coups de la police, elles sont qui ??? On est tous des êtres humains, en fait Lolo, il n’y a personne qui est minuscule. Roman Polanski sait tenir une caméra et saisir une émotion, c’est bien, la culture c’est important, mais ça ne lui donne pas un pouvoir quasi-divin. Il y a des gens tout aussi utiles à la société et potentiellement moins destructeurs que lui. Comme si à chaque fois que tu faisais des très bons films t’accumulais des points viol, qui te donnent le droit d’agresser sexuellement les autres. Ben non, personne est minuscule et personne n’est intouchable.
"Cette espèce de politiquement correct, je trouve que c'est du terrorisme, compare-t-il. En plus, c'est bête ! On se dit 'mais où sommes-nous ? Qui sont ces gens ?' Ça m'a choqué, j'ai trouvé qu'on était minables. Il y a cette espèce de tribunal, de lynchage public que je trouve absolument abominable."
On va passer sur l’indécence de parler de terrorisme ici. Quant au lynchage il est peut-être lié au fait que les gens ont un minimum d’humanité, qu’ils sont choqués par la pédophilie et par les mauvaises excuses qu’on lui donne ?
Polanski a joui d’une liberté qu’il ne méritait pas pendant des années, a été couvert de gloires et d’honneurs, a pu faire sa petite vie de famille, ce qui a sans doute du être beaucoup plus compliqué pour les femmes auxquelles il a fait du mal. Le « lynchage » est proportionnel à l’impunité dont ce mec a bénéficié pendant des décennies et avant de critiquer celui-ci, peut-être faudrait-il en avoir quelque chose à faire de la cause.
“Moi, ce qui me met hors de moi, c’est que, quand je lis le texte de Samantha Geimer [la seule victime, américaine, de Roman Polanski reconnue judiciairement], elle le défend ! Elle considère qu’il est une victime de cette diabolisation. Elle lui a pardonné depuis très longtemps” avance encore l’acteur avant d’évoquer le soutien de Fanny Ardant le soir même de la cérémonie. “Je donne une médaille, 45 médailles, à Fanny Ardant, quand elle dit ‘Je suis contre la condamnation et je suivrai Roman Polanski jusqu’à la guillotine’. Je dis ‘Merci Fanny !’”
Ecouter la parole des victimes que quand ça nous arrange… Magnifique.
Je vais te dire ce que je pense de tout ça, Lolo. Et pour cela, t’inquiète pas on va prendre l’hypothèse statistiquement absurde que toutes les autres accusations prescrites visant Popol sont fausses. Donc que toutes les femmes qui l’accusent sont des menteuses, et que celui qui dit la vérité est le mec dont on sait qu’il est capable de droguer une gamine de 13 ans pour la violer. J’ai vraiment du mal à y croire, Lolo, perso, et quand j’entends Charlotte Lewis dire que ça a détruit ça vie de raconter ce qui lui est arrivé, ça me brise les tripes. Peut-être devrais tu regarder son interview à elle aussi Lolo? Mais admettons..
Tu vois, Lolo le monde n’est pas fait que de relation interpersonnelles. Dans de nombreuses situations, il y a un troisième acteur qui intervient, et c’est la société dans son ensemble. C’est selon ce principe, que dans les pays qui ont une justice qui tient la route, le procureur peut décider de poursuivre certains crimes même sans plainte de la victime.
Pour que tu comprennes bien, je vais te donner un autre exemple, qui est celui du secret médical, pour bien faire comprendre la problématique
Si un jour tu viens me consulter Lolo et que tu me demandes de pas dire un truc à ton banquier, ben naturellement je ne lui dirai rien parce que je soumise au secret médical et que si je dis quelque chose ben tu peux me poursuivre en justice et à juste titre.
Si maintenant, Lolo, tu viens me voir et me dire que je peux appeler ta banquière pour lui donner une info, est-ce qu’à ton avis, j’ai le droit de le faire ?
Eh ben NAN !!! Et tu sais pourquoi Lolo ? Ben parce que même si toi t’es plein aux as, et que tu en as rien à carrer que ta banquière sache que tu as un problème de santé parce que t’es assez riche pour y faire face et que du fait de ton statut d’acteur tu es un peu mythique, il est possible que la même banquière contraigne la mère célibataire qui ne gagne pas sa vie aussi bien que toi à « être d’accord » aussi pour que je lui passe un coup de fil.
En d’autres termes, le patient ne peut délier un médecin du secret médical pour que celui-ci reste un fondement sociétal solide, protégeant le patient qui va voir son médecin mais aussi tous les patients potentiels du monde.
Et selon moi, là c’est un peu pareil. Dans une relation interpersonnelle entre une victime et un violeur interviennent de nombreux biais tel que l’argent, l’âge, la position d’autorité et le prestige des deux personnes, le niveau de vulnérabilité de la victime, son état psychique, la présence ou non d’un état de stress post-traumatique, l’entourage, la réaction de la police… A ce titre, il semble très difficile voir inhumain de laisser porter à la victime seule, le poids de décider si oui ou non le violeur mérite une condamnation. La justice est aussi censée apporter une réponse objective, dénuée de toute pression, autant pour la victime que pour la société. Et la justice américaine poursuit toujours Polanski à ce jour.
Si Samantha Geimer a décidé de pardonner à Polanski, c’est super. Si ça lui a permis de se reconstruire c’est parfait. Elle a également le droit de défendre Polanski et de donner son avis sur la question et aussi le droit que tous les médias du monde lui foutent la paix. J’ai lu son interview la plus récente que vous pourrez retrouver ici.
Pour autant, cela reste son avis, et ce n’est pas à elle de décider si oui ou non, on doit pardonner à Polanski, tout simplement parce que ça n’implique pas qu’elle. Cela implique aussi les autres victimes connues ou pas du réalisateur, cela implique les victimes dans les milieux du cinéma, du sport ou autres et l’importance qu’on risque de leur donner ou pas si on glorifie Polanski. Cela implique l’impulsion qu’on veut donner à la société de demain. Et outre Polanski, qui effectivement est à présent un pépé de 86 ans qui a fait cela dans un monde où cela était normalisé, comme l’explique Samatha Geimer, il faudrait se poser la question de savoir POURQUOI c’était normalisé ? Le viol est quelque chose ayant des capacités de destruction massive et l’a toujours été, donc POURQUOI était-ce si normal de violer, encore une fois pourquoi cette impunité ? Et pourquoi ce César qui prouve que manifestement le monde du cinéma n’a aucune envie que ça change ?
Rappelons aussi que Polanski n’a jamais réellement éprouvé de remords pour ce qu’il a fait, il suffit de regarder cette interview complétement surréaliste.
La société, selon moi, est en droit de vouloir se protéger d’un type capable de faire ce que Polanski a fait, et brandir Samantha Geimer en étendard visant à faire oublier toutes les autres accusations, les actes de Polanski et le fait que celui-ci n’ait jamais exprimé de remords, est à mes yeux malhonnête intellectuellement Lolo.
Quant à Fanny Ardant, brandie elle aussi en étendard, parce que c’est une femme, je me fous de ce qu’elle pense en fait. Fanny Ardant a été actrice pendant des années dans ce milieu dont j’ai déjà largement critiqué les travers et où les femmes actrices, si elles désiraient survivre dans ce milieu dominé par des hommes producteurs et réalisateurs, devaient intérioriser une forme de misogynie. Il suffit de voir ce message d’un directeur de casting qui a fait le tour du web. Le mec dit quand même grosso modo : « tu as ouvert ta gueule et tu vas le payer ». D’autres actrices, comme Catherine Deneuve, ont également défendu Polanski.
Je ne jette pas la pierre à ces nanas-là quelque part, je pense que cela n’a pas dû être simple tous les jours. Mais, encore une fois le vent tourne, et ce qui a été intériorisé par leurs ainées ne doit pas empêcher les femmes de notre génération d’avancer.
Voilà, je suis sortie de mon hibernation parce qu’au-delà des propos de Lambert Wilson, j’avais envie d’apporter quelques réflexions à ce sujet sensible. J’ai encore une thèse à écrire cependant, mais pense reprendre le tumblr en octobre. Malgré ce César dur à avaler, je pense qu’il faut retenir le positif et le fait que le vent est vraiment en train de tourner. A nous de rester suffisamment fortes, pour tenir face au mépris qui nous est adressé, comme Adèle Haenel, qui à son tour est devenue un mythe et qui à l’âge de 86 ans se sera payée le luxe d’être en plus une belle personne.







