« Si j’avais un marteau
Je cognerais le jour
Je cognerais la nuit
J’y mettrais tout mon cœur
Je bâtirais une ferme
Une grange et une barrière
Et j’y mettrais mon père
Ma mère, mes frères et mes sœurs
Oh, oh ! ce serait le bonheur. »
Claude François, Si j’avais un marteau, 1963
En 1992, dans Aramis, ou l’amour des techniques, Bruno Latour affirmait vouloir « convaincre que les machines qui [nous] entourent sont des objets culturels dignes de [notre] attention et de [notre] respect » (1). Il faisait suite, à sa manière, à l’appel lancé par Gilbert Simondon trente ans plus tôt en vue d’accorder aux objets techniques une place dans le monde des significations. Il témoignait de la résistance encore vivace des penseurs contemporains à prendre au sérieux la « dimension technique des actes de culture » (2). Vingt ans plus tard, on peut dire que, sous l’effet de la révolution numérique, nul ne peut plus échapper à la prise de conscience du sens des objets techniques et, plus généralement, à la nécessité de ne plus penser la technique en termes d’objets séparés des sujets. Notre être-dans-le-monde est lui-même un fait techniquement produit, et notre faculté de percevoir, autrefois confondue avec une procédure naturelle, dépend des appareils du système technique dans lequel nous vivons. La révolution numérique, loin d’être seulement une révolution technologique dans les objets, est avant tout une révolution phénoménologique dans les sujets : elle produit une nouvelle coulée phénoménotechnique du monde et refonde la capacité des humains à en faire l’expérience.
Il n’est donc plus possible de s’abandonner à l’illusion humaniste. Si, comme le veut Bruno Latour, « nous n’avons jamais été modernes » (3), c’est en effet parce que, jusqu’ici, nous n’avons jamais cessé d’être des humanistes. Et « les humanistes ne se sentent concernés que par les humains ; le reste, pour eux, n’est que pure matérialité ou froide objectivité » (4). C’est pourquoi la révolution numérique fonctionne comme une révélation numérique : en nous faisant découvrir le sens technique de la question de l’être, elle nous fait enfin devenir modernes, c’est-à-dire humanistes et machinistes à la fois, loin de tout transhumanisme facile ou de tout posthumanisme extravagant. L’homme est dans la machine autant que la machine est dans l’homme. Aussi, à la phénoménologie de l’intersubjectivité, nous devons ajouter celle de l’interobjectivité. Nous sommes parmi les objets autant que parmi les sujets. Vivre, ce n’est pas seulement vivre avec « mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs », c’est vivre avec « un marteau, une ferme, une grange et une barrière ». C’est vivre avec des tables, des chaises, des chaussures, des voitures, des réfrigérateurs, des téléviseurs, des ordinateurs, des architectures, des paysages — car les paysages sont aussi des techniques (5). C’est vivre avec des non-humains, avec lesquels nous tissons des liens à chaque instant, bien plus encore que nous en tissons avec les humains (on pense ici à la théorie de l’acteur-réseau, chère à Bruno Latour). Car, contrairement aux autres humains dont nous pouvons être privés dans l’expérience de la solitude, nous ne sommes jamais séparés des objets. Nos liens avec eux sont permanents, ce qui explique qu’ils peuvent être durables et profonds, et prendre même parfois plus d’importance que certaines de nos relations « humaines », comme tel objet chargé de souvenir ou tel paysage d’enfance.
Par aura phénoménologique, il faut entendre une manifestation proche de l’aura selon Walter Benjamin, c’est-à-dire cette « unicité de l’apparition » avec laquelle les choses s’offrent à notre perception. Mais nous y ajoutons la notion de degré. L’aura phénoménologique d’une chose — objet ou sujet —, c’est son degré d’intensité perceptive, de vivacité phénoménale, d’acuité ontophanique, de puissance d’apparaître. À ce titre, toutes choses ne sont pas égales car toutes n’ont pas la même aura phénoménologique. Certaines en ont plus, d’autres moins. Cela n’a rien à voir avec leur degré de réalité. Par définition, un étant quel qu’il soit est doté d’existence, donc de réalité, et c’est le cas des êtres numériques comme des autres. Mais tous les étants n’ont pas la même aura phénoménologique, ne dégagent pas la même intensité perceptive. Et celle-ci est conditionnée par les appareils qui coulent phénoménotechniquement leur manifestation. Certaines matrices ontophaniques dégagent plus ou moins d’aura phénoménologique. Ainsi, les appareils numériques ne dégagent pas la même aura phénoménologique que les appareils mécaniques. Quand je fais une expérience d’autrui conditionnée par l’ontophanie téléphonique, autrui a pour moi bien plus d’aura phénoménologique que lorsque je fais une expérience de lui conditionnée par l’ontophanie numérique. Pour autant, ne nous méprenons pas : dans les deux cas, autrui a autant de réalité. Il faut distinguer le degré d’existence d’une chose — en tant que quantum d’être — de son degré d’aura phénoménologique — en tant que quantum de perception. Une chose peut avoir moins d’aura qu’elle n’a d’être, et réciproquement. C’est là qu’est toute la subtilité de la révolution numérique comme révolution ontophanique, et c’est ce qui, longtemps, nous a trompés en nous jetant dans l’illusion du virtuel et la rêverie de l’irréel.
Dans une vie de couple, par exemple, on s’écrit aujourd’hui volontiers des SMS comme on partage des choses sur Facebook. Cela n’a évidemment pas moins de réalité que ce que l’on vit en face-à-face, surtout quand il s’agit de s’envoyer des photos de ses enfants. Mais parce que cela se passe en ligne, à travers des interfaces numériques, cela a moins d’aura phénoménologique. Au point où, parfois, ce qui a été échangé par SMS ou sur le réseau, est annulé par ce qui est échangé après-coup en face-à-face, qui est par excellence l’espace de la restauration ontophanique, le lieu irremplaçable de l’authenticité phénoménologique, où les malentendus parfois produits par les échanges en ligne sont levés et rectifiés.
Car exister ou être-au-monde, c’est également savoir apprécier les instants non humains, les moments de rencontre avec les faits, les occasions de promenade parmi les choses. Vivre, c’est aussi vivre avec les choses et savoir goûter leur aura phénoménologique. Walter Benjamin donne toujours en exemple « l’aura de ces montagnes, de cette branche ». Il vise des choses dont l’aura phénoménologique est plus élevée que celle des photographies. De la même manière, perdurent aujourd’hui des expériences dont l’aura phénoménologique est plus élevée que celle des interfaces.
Extrait de la Conclusion : De l'aura radicale des choses
1. B. Latour, Aramis, ou l’amour des techniques, Paris, La Décou- verte, 1992, p. 8.
2. M. Triclot, Philosophie des jeux vidéo, op. cit., p. 16.
3. B. Latour, Nous n’avons jamais été modernes, Paris, La Décou- verte, 1991.
4. B. Latour, « A Cautious Prometheus? », art. cit.
5. A. Cauquelin, L’Invention du paysage, op. cit.