Extrait n°1
La révolution numérique fonctionne alors comme une révélation numérique : elle nous fait découvrir que la question de l’être et celle de la technique sont une seule et même question. Parce que, si cela a toujours été vrai, cela n’a pas toujours été visible. Pour le saisir, il a fallu attendre que les technologies numériques nous apportent des « perceptions d’un monde inconnu », tout comme la physique moderne nous a apporté des « messages d’un monde inconnu » (1). Ces perceptions inouïes, que nous tentons depuis les années 1970 d’intégrer plus ou moins bien dans le plan de nos habitudes phénoménologiques, sont celles qui proviennent des appareils numériques. En rupture totale avec la culture perceptive établie, ces perceptions nouvelles donnent accès à des êtres que nous n’avions jamais vus auparavant et à la réalité desquels nous peinons à croire. Ces êtres émergent de nos écrans et de nos interfaces et, non sans provoquer un certain vertige perceptif, bouleversent l’idée que nous nous faisons de ce qui est réel. Comme le souligne le psychologue Yann Leroux, « Internet impose de réfléchir sur ce que nous appelions jusque-là sans trop y penser “la réalité” » (2). Et la question est intensément philosophique. Que dire en effet de l’être de cette chose à la fois sensible et intelligible qu’est une icône de menu dans une interface numérique, un avatar sur les réseaux sociaux ou un personnage virtuel dans un jeu vidéo ? Est-ce la même chose qu’un morceau de cire ? Ou bien s’agit-il plutôt d’un morceau de matière-esprit ? À moins que ce ne soit une de ces réalités qu’on appelle « virtuelles » ? Mais que se cache-t-il derrière le terme trompeur de « virtuel » ? Quel est l’être des êtres numériques ? Et surtout : que font-ils à notre être ? Que devient notre être-dans-le-monde à l’heure des êtres numériques ?
Ce livre est une recherche philosophique. Il vise un renouvellement conceptuel dans l'analyse de la technique en général, et des technologies numériques en particulier. Il a pour objectif de déconstruire « dans toute sa pesante balourdise » (3) le concept de virtuel. Bien qu’il soit d’origine philosophique, celui-ci n’est pas pertinent pour saisir philosophiquement la nature du phénomène numérique. Vingt années d’accoutumance quotidienne aux interfaces nous montrent que la dimension de la virtualité n’est qu’une parmi d’autres dans les expériences que nous vivons avec les appareils numériques. Nous avons besoin de nouveaux concepts, plus aptes à saisir la complexité réelle du phénomène numérique et susceptibles d’éclairer plus en profondeur le sens de ce que nous éprouvons en face des interfaces. C’est pourquoi ce livre propose d’introduire le concept général d’ontophanie et, grâce à lui, d’évaluer le fait numérique sous l’angle phénoménologique. De manière générale, ce livre est une méditation sur la technique et la perception. Le numérique y est étudié comme phénomène, c’est-à-dire comme ce qui apparaît et se donne au sujet, à travers les interfaces et grâce à elles.
Extrait de l'Introduction : De quoi la révolution numérique est-elle la révolution ?
Notes
1. Nous faisons bien entendu allusion ici aux propos de Bachelard au début de « Noumène et microphysique », in Études (1970), Paris, Vrin, 2002, p. 12.
2. Y. Leroux, « Psychodynamique des groupes sur le réseau Internet », thèse de doctorat en psychologie sous la direction de Serge Tisseron, Université Paris X Nanterre, 20 décembre 2010, disponible à l’Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines, version PDF, p. 78.
3. Expression de Walter Benjamin à propos de l'art, sur laquelle nous reviendrons.















