Il est assurĂ©ment plus commode d'ĂȘtre bĂȘte que d'ĂȘtre intelligent, comme nous en avons tous fait l'expĂ©rience, et certains plus que d'autres. Le vivant choisit toujours le plus facile et rĂ©pugne naturellement aux complications. Prendre une autre direction que la plus proche, la plus rapide, la plus sĂ»re ou la plus directe suppose des opĂ©rations mentales parfois dĂ©licates, une rĂ©flexion prĂ©alable, des comparaisons, une remise en cause, un effort, une anticipation, une projection, une complexitĂ©, un dĂ©lai propres Ă dissuader plus qu'Ă stimuler, surtout quand le temps presse ou que la paresse rĂ©siste. La bĂȘtise s'Ă©bat dans le spontanĂ©, dans l'impulsif, se fie aveuglĂ©ment au hasard, Ă la chance, ne calcule pas ses risques. L'Ă©vidence lui suffit, le retard lui nuit, le doute peut lui ĂȘtre fatal. L'habitude lui va comme un gant. L'imbĂ©cile est dans l'obstination comme un poisson dans l'eau.
(...) La civilisation a cru qu'en Ă©chappant Ă la condition des animaux et aux lois naturelles elle s'acheminait vers sa perfection. Il semble qu'on puisse aujourd'hui penser le contraire : on Ă©chappe pas Ă la nature sans verser dans l'erreur, et plus souvent dans la bĂȘtise. Les hommes sont prompts Ă se targuer de leur propre intelligence et de leurs prodigieuses rĂ©alisations, mais, en tenant compte du nombre incalculable d'actions, d'opĂ©rations, d'inventions, d'activitĂ©s dont ils n'ont su ni prĂ©voir, ni mesurer, ni rĂ©parer les consĂ©quences vĂ©ritablement catastrophiques Ă l'Ă©chelle planĂ©taire, ne serait-on pas tout aussi fondĂ© Ă les tenir pour de prĂ©tentieux crĂ©tins ?