« ... Naturellement, il est libre de croire qu'en répondant comme machinalement et obligatoirement à son invite, elle ne fait que se soumettre à la pratique du lieu, s'il est vrai, comme il croit le savoir, qu'une partie de l'hôtel est réservée à de tels va-et-vient. Cette idée ne lui déplaît pas.
« Quand il lui avait dit : " Venez " - et elle s'approche aussitôt lentement, non pas malgré elle, mais avec une simplicité qui ne rend pas sa présence plus proche -, n'aurait-il pas dû, au lieu de formuler cette invitation impérieuse, se porter à sa rencontre? Mais peut-être a-t-il eu peur de l'effrayer par son geste; il veut la laisser libre et, si elle ne l'est pas de son initiative, libre encore de son mouvement. (Elle choisit un mouvement très lent, le plus étranger à l'hésitation à cause même de sa lenteur, mouvement où se retient l'immobilité qui lui est propre et qui contraste avec la brièveté de l'invitation autoritaire.) C'est donc bien un mot d'autorité? - Mais aussi d'intimité. - Un mot violent. - Mais ne portant que la violence d'un mot. - La portant loin. - Atteignant le lointain sans lui porter atteinte. - Par ce mot ne l'arrache-t-il pas au lointain? -
Il l'y a laissée. - Elle est donc toujours au plus loin? - Mais c'est le lointain qui est proche.
« Le mot n'est que le prolongement du signe qu'il lui a fait. Le signe en durant se change en un mot d'appel prononcé nécessairement à voix basse sur un ton d'impersonnalité où s'affirme l'attrait de l'étendue. Mais le signe ne disait rien? Il faisait signe en désignant. Mais l'appel est plus exigeant? Il va vers ce qu'il appelle. Mais il fait venir? Seulement ce qui demande à venir en l'appel. Mais il interpelle? Il répond en appelant. » Va-et-vient dans ce passage même. Passage d'un va- et-vient où l'origine du mouvement, geste, signe ou mot, ne se laisse jamais arrêter, assigner. Une voix dit « Il » (Quand il lui avait dit « Venez»...) pour citer celui qui aura semblé prendre l'initiative : venez passe d'abord pour un mot d'initiative sans passé. Mais il est, depuis le présent apparent du récit, cité au passé : « Quand il lui avait dit " Venez "... » Or aussitôt, autre dépassement qui démembre l'origine en la synchronie qui devrait l'ajuster à elle-même, le mouvement de l'approche (« Il lui avait dit " Venez " et elle s'approche aussitôt lentement... ») est décrit au présent, en un présent contemporain, apparemment, du récit et non de l'événement qu'il rapporte. Ce qui sans doute fait image cinématographique (visible présent alors que le dicible est passé), mais remarque surtout que l'approche, qui devrait répondre à l'appel et donc le suivre, lui est, à très peu près, immédiatement simultanée.
Le mot venez n'est pas au bout de lui-même que la réponse a commencé, elle, de s'approcher, comme si elle avait devancé ce qui la provoque : comme il est dit à la fin (« Mais il interpelle? Il répond en appelant »). Venez est déjà une réponse : à un autre venez, c'est-à-dire au même, qui s'appelle depuis une distance infinie. Ce qui répond à viens.
—Celle qui répond à viens, moi qui suis là, avant même... —Celle qui répond à viens semble tantôt accompagner l'appel en son présent (avant la fin du « mot » elle est là), tantôt le précéder, voire le provoquer, venue de plus loin et plus longtemps que lui, tantôt le suivre, comme un mouvement obéit à un passé qui l'a mis en mouvement, ici à un passé fort indéfini (« Il lui avait dit " Venez " et elle s'approche aussitôt lentement... »). La lenteur n'est plus tout simplement un certain rapport du temps au mouvement, une moindre vitesse. Elle accomplit, accélère et retarde à la fois infiniment un étrange déplacement du temps, des temps, des pas continus et des mouvements enroulés autour d'un axe invisible et sans présence, passant l'un dans l'autre sans rupture, d'un temps dans l'autre, en gardant la distance infinie des moments. Ce déplacement se déplace lui-même, dans toute la complexité de son réseau, à travers L'attente l'oubli. Le récit récite toujours, d'abord, le déplacement de ces déplacements. Il les éloigne d'eux-mêmes. Tu as entendu une fois « il lui avait dit " Venez " et elle s'approche aussitôt lentement... ». L'approche se décrit ailleurs selon d'autres temps et d'autres rapports au temps apparent de l'énoncé venez : ici un passé simple (« Elle s'approcha lentement...»), là un plus-que-parfait (« et elle s'était approchée aussitôt »). Voici : « " Venez ". Elle s'approcha lentement, non pas malgré elle, mais avec une sorte de profonde distraction qui le rendait, lui, merveilleusement attentif. « Elle avait parlé, mais il ne l'écoutait pas. Il l'écoutait seulement pour l'attirer à lui par son attention. » Plus loin : « ... et quand je lui dis : " Venez ", elle s'approcha aussitôt avec une profonde distraction qui me rendait extrêmement attentif. Lui disparut alors définitivement. Du moins, je le pensai pour plus de commodité. Un dieu disparaît-il? » (« rêve d'une nuit sans rêve » : trois, celui qui dit Je et « deux êtres d'ici, deux anciens dieux. Ils étaient dans ma chambre, je vivais avec eux »).
Plus loin encore : « Il savait quel avait été son premier mot à lui, il était sûr qu'en lui disant : " Venez " - et elle s'était approchée aussitôt - il l'avait fait entrer dans ce cercle de l'attrait où Von ne commence à parler que parce que tout a déjà été dit. Etait-il trop proche d'elle? N'y avait-il plus assez de distance entre eux? Et elle trop familière dans son êtrangeté? « Il l'avait attirée, c'était là sa magie, sa faute. " Vous ne m'avez pas attirée, vous ne m'avez pas encore attirée. " » C'est aussi pourquoi il (« Viens ») surgit du fond sans fond d'un passé indéfini (« Quand il lui avait dit " Venez "... »). L'approche qui lui répond - d'avance - est immédiate et infiniment retardée pourtant. Infiniment puisque l'approche qui répond à venez est une approche qui « ne rend pas sa présence plus proche ». Le pas qui rapproche éloigne, réduit et ouvre en même temps, d'un même pas qui se nie et s'emporte lui-même, sa propre distance. Ce pas n'est pas même divisé par une négation ou dénégation de soi. Rien de dialectique dans ce « pas » - qu'on peut aussitôt mettre, comme « Viens » ou « Venez », entre guillemets - puisqu'il ne sera jamais présent à lui-même, auprès de soi, proche de soi dans quelque retour à soi : pas de réappropriation. L'impossibilité pour la « présence » d'être « plus proche », au plus proche, alors même qu'elle « s'approche », cette impossibilité se réimprime dans le temps disjoint du récit : non seulement on ne sait pas qui parle présentement (pour dire « Quand il lui avait dit " Venez " - et elle s'approche aussitôt... ») mais qui parle entre paren thèses, oppose les objections (Mais, Mais...) et les réponses dans un dialogue qui parfois recourt aux signes conventionnels du changement de personne - les tirets - et parfois s'en passe, dans le dernier paragraphe. La présence du présent (récit) est celle, impossible, de cet étrange « pas » d'éloignement.








