S’il te plait ? Dessine-moi une visière…
Tu vois mon fils, « la gentillesse et la méchanceté sont 2 maladies contagieuses…à toi de choisir laquelle tu veux attraper et transmettre. » Voilà la phrase que je répète à mon gamin depuis tout petit… je ne me doutais alors pas une seconde que cette métaphore serait un jour prémonitoire.
Alors comme souvent dans la vie, on peut voir le mauvais côté des choses (et dans cette catastrophe qui frappe la planète, ce n’est pas ce qui manque…) mais ce que je vais vous raconter ce n’est pas le côté obscur de la force, c’est justement l’autre côté…
C’était le 24 mars, depuis plusieurs jours je déambulais sur le net comme le lion en cage au Faron, ou comme un gars au chômage partiel et confiné depuis même pas une semaine, qui ne peut se résoudre à se dire qu’il va rester chez lui à attendre que les professionnels de santé partent sur le front avec encore moins de moyens que les poilus en 14, quand bien même j’irai applaudir le soir à 20h… C’est alors que je tombe sur le site Visieresolidaire de La Rochelle, et la gentillesse de Charles…et là en 24h tout bascule.
24h car c’est le temps qu’il a fallu au bricolo-maker que je suis pour arriver à imprimer en ABS la version v6 des visières qu’il m’a envoyée.
Le lendemain je recontacte Charles , mais en 24h , leur site croule déjà sous les demandes, et sur ses conseils je me retrouve sur la version RCT de Visieresolidaire…
A partir de cet instant, cette histoire ne se raconte plus à la première personne. Le collectif est en marche.
On est même pas une dizaine…mais l’envie est déjà là. De jour en jour, que dis-je , d’heure en heure, la courbe de motivation grimpe plus exponentiellement que celle de la pandémie. Le lendemain Mass me propose d’entrer dans le groupe de travail , je lui réponds : « c’est sympa , mais tu sais j’ai mon gamin à m’occuper, les visières à imprimer, les commandes de matériel à gérer façon système D… » il me dit « je comprends, mais même si c’est 1 ou 2h par jour ça peut aider… »… « aider… » il avait prononcé le mot qu’il ne fallait pas, pas à moi …le soir même je le rappelle , en lui disant que c’est ok. Et tout bascule ! Sur les multiples Tchat organisés par thème (Général, makers, logistiques…) les messages défilent comme les codes binaires de Matrix …sauf qu’ à la différence de la vraie vie (professionnelle j’entends) , chaque message est soit une idée constructive, soit une action concrète et efficace… et bim, on passe à la suivante, pas le temps de se congratuler, on à 2 objectifs simples : produire et livrer, on n’est là que pour ça, dans un but unique : aider, aider à protéger ceux qui luttent pour nous protéger, avec comme presque seul moyen leur courage.
Du courage. Le mot est pesé.
Donc par respect pour eux, personne ne compte ses heures, à 2h du matin les imprimantes 3D tournent encore, les tchats sont toujours animés, même si passé 23h certains (dont le RGPD m’oblige à taire les noms) semblent présenter des signes faisant craindre une grande fragilité psychologique( )…Peu importe, une semaine plus tard on est structuré comme la plus efficace des PME , avec des compétences incroyables dans tous les domaines… un organigramme est même établi, chacun a son rôle bien défini : Milooz, Mass, Guillaume, Stéphane, Ln, Angélique, Steph, Serge, Amarie, Nicolas, Emilie, Xavier, Flat, Jérôme, Olivier, Jean-Paul.
Une plateforme web est mise en route en 1 week-end pour enregistrer les commandes, chacun inonde ses réseaux sociaux , professionnels, par sms, Facebook, email, téléphone, WhatsApp …tout est bon pour dire qu’on existe, qu’on est là pour tous ceux qui en ont besoin. L’ouverture d’une cagnotte Leetchi est votée à 8h du matin, comme la solution la plus simple et rapide, car il faut aller vite, le pic arrive dans notre région … Sans sourciller Emilie l’ouvre en son nom, acceptant humblement l’enjeu juridique (ne l’oublions pas)… Comme pour honorer cette prise de risque, des makers de tout le département se joignent chaque jour au mouvement , et à chaque nouvelle ou nouveau maker , on n’a qu’une seule équation qui nous résonne dans la tête : 1 maker = 1 imprimante = 20 à 30 visières par jour = 20 à 30 soignants protégés , tout le groupe n’a que ça en tête.
La cagnotte Leetchi gonfle, les amis, les collègues, la famille, même les soignants à qui on offre des visières font des dons …c’est un élan de solidarité local mais incroyable.
Les makers eux, ne l’oublions pas, impriment pendant les 2 premières semaines avec leurs bobines de filament personnelles , leur imprimante perso, leur électricité, le plus souvent dans leur logement, car une imprimante ça fait du bruit … grâce au tchat Messenger, ils s’échange les astuces pour réussir à imprimer mieux, plus vite, plus longtemps… l’émulation est complètement folle : un maker demande de l’aide ? ils sont 10 à lui répondre dans la minute qui suit, ils sont impliqués à 400%, c’est juste incroyable… à 48ans je n’ai jamais vu ça nulle part ailleurs, que ça soit dans une société, un club ou une association…et dans l’ombre, toute l’équipe « admin » gère, organise, administre, saisit, comptabilise, contacte, diffuse, rameute, structure, commande, négocie, sollicite… pas de pause...pas de répit...
Parce que vous croyez qu’ils en ont du répits ceux qui sont dans les cellules de crise COVID, dans les services réa , aux urgences , dans les morgues… ?
Au bout d’une semaine, la région du Var est structurée en 5 secteurs de makers, avec 5 points de livraisons, des livreurs bénévoles sans qui rien n’aurait été possible non plus, des tournées calculées au mieux pour limiter les déplacements et ne jamais arrêter la production…
Grace à la cagnotte, les bobines de filament arrivent au FabLab de Toulon, qui dès le début à pris part au mouvement pour devenir le centre opérationnel à l’implication totale, et dans un esprit de bénévolat tellement naturel qu’il était nécessaire de le rappeler.
Des entreprises nous font spontanément des dons de fournitures, ou des gestes commerciaux sur les bobines de filament, le nerf de la guerre…l’armée de makers est en ordre de marche, la production est à son maximum.
Et les commandes affluent, avec des quantités de visière qui se tiennent sur 3 chiffres… et plus ça semble impossible à y répondre, plus le groupe se soude, s’organise, se mobilise…comme un pack qui voit arriver les all blacks lancés comme des missiles. Et BOUM ! l’impact est rude, mais ça ne vacille pas, la commande est produite et livrée, le plus souvent dans des temps records et toujours dans les règles de sécurité. Et quand une photo d’une équipe médicale ou d’un infirmier libéral nous est renvoyée, avec des sourires à déformer notre visière si futile, c’est du bonheur en intraveineuse qu’on reçoit, du bonheur à nous faire couler des larmes…mais les yeux sont encore brouillés qu’on est déjà reparti sur la commande suivante… Aye ! on a passé quoi ? 10 secondes sur cette photo, que ça y est , on doit cliquer sur l’ascenseur pour remonter sur le dernier message lu…
Les jours passent, la fatigue commence à se faire sentir, mais personne n’ose se plaindre, car on les voit les images des soignants en première ligne accumulant les heures, pour combler leur outil de travail sacrifié.
Et nous voilà dans la troisième semaine, les commandes se calment un peu, le gros du taf est fait, les makers produisent toujours et livrent aux infirmières libérales, EHPAD, services sociaux, aide à la personne…
Pendant ce temps, plutôt que d’arrêter simplement, l’équipe d’admin décide d’organiser une transition permettant à des industriels varois de pouvoir fournir le reste de la population exposée professionnellement…grâce à une visière plus simpliste mais tout aussi efficace. Le travail doit être fini et bien fini.
Ce qui a été fait est déjà énorme aux vues des moyens que l’on avait.
Voilà, ce qu’on a vécu en seulement 3 semaines…c’est quelque chose de juste exceptionnel, à tous les niveaux mais surtout mais bien évidemment surtout sur le plan humain.
Pour la plupart on ne s’est jamais vu, comme quoi tu vois mon fils, il a raison le Petit Prince, on ne voit qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux…
Merci à vous tous de m’avoir fait voir cela…