Dans le grand chambardement de la réforme des retraites qui secoue depuis quelque temps la France, un seul semble avoir gardé la tête froide, j’ai nommé François Morel. Dans un billet sur France Inter, l’humoriste incite ses compatriotes à prendre exemple sur Pompidou. Ce Président avait en effet eu le bon goût de mourir à 62 ans, c’est-à-dire avant d’avoir pu faire valoir ses droits à la moindre retraite, qu’elle fût par répartition, par capitalisation ou par points. Il avait pourtant amplement mérité de la nation, successivement comme professeur de lettres, directeur de banque, haut fonctionnaire, premier ministre et enfin président de la république. Ses éminents services auraient pu justifier une confortable retraite, lui permettant de lire, de jardiner, de voyager, voire de s’adonner au scrabble. Or sans doute pour donner le bon exemple (car l’exemple doit toujours venir d’en haut), au lieu de travailler un peu plus, comme l’exécutif y incite les Français ces jours-ci, il avait décidé de vivre un peu moins. Ce qui fut tout bénéfice pour la Caisse des retraites. Merci donc, Pompidou !
Mais tout le monde n’a pas la bonne idée de mourir avant d’être en droit de solliciter cette Caisse. De plus en plus nombreux sont ceux qui veulent au contraire y puiser à pleines mains. D’une part, depuis la mort de Pompidou l’espérance de vie moyenne des Français a augmenté de quatorze ans ; de l’autre, chacun veut désormais écourter au maximum sa vie active pour entrer dans celle, non pas passive mais oisive, entendons celle dévolue aux voyages organisés, à la visite des musées, à la lecture, à la marche nordique, peut-être même à l’émission On n’est pas couchés de Ruquier. Jadis les gens du troisième âge voyaient leurs rangs s’éclaircir à mesure que les bougies sur leur gâteau d’anniversaire se multipliaient. De nos jours ils sont de plus en plus nombreux, toujours bon pied bon œil, réclamant le remboursement de leurs cotisations sous forme de retraite, ce qui ne manque pas de creuser toujours plus le fameux trou de la Sécurité sociale. Si vous avez un doute sur ce point, une expérience clinique vous l’ôtera. Devant subir une intervention chirurgicale un lundi matin et constatant dans la salle d’attente du bloc opératoire que vous êtes accompagné d’une dizaine d’autres patients, apparemment du même âge et souffrant de la même pathologie, vous voulez connaître l’origine de ce qui ressemble à une épidémie. Un chirurgien blanchi sous le harnais vous l’explique sans ambages : « Ce n’est pas une épidémie, Monsieur. Quand j’étais jeune on n’opérait plus les malades de votre âge. Tout simplement parce que vous étiez déjà morts ! »
Voilà la vérité toute nue ! Jadis on avait assez de savoir-vivre pour mourir à temps. Or cette décence n’est plus. Tout se perd, mon cher Monsieur ! Au siècle dernier Aragon écrivait : Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard ! Pour l’essentiel la vie humaine ne comptait alors que deux âges : celui de la formation (enfance et adolescence) et celui de la production (âge adulte). Rares étaient ceux qui atteignaient le troisième. Et s’ils y arrivaient, ils étaient épuisés au point qu’ils ne pouvaient plus en profiter. Quant à la retraite qu’ils touchaient, c’était l’époque où Pierre Perret, chantant la beauté de sa belle, osa cette comparaison : « Sa taille est plus mince que la retraite des vieux ! » Il en résultait un troisième âge impotent, boiteux, égrotant, voire grabataire. Or de nos jours cet âge est tellement surpeuplé et bien portant qu’on a dû en inventer un quatrième, celui du « grand âge », de plus en plus fréquenté lui aussi. Il y a un demi-siècle, les vieux de Jacques Brel « s’excusaient déjà de n’être pas plus loin ». Aujourd’hui ils semblent être des adeptes du J’y suis, j’y reste ! Pour s’en convaincre il suffit de visiter les maisons de retraite. Jadis Claudel, parlant de la tolérance, estimait qu’il y a des maisons pour ça. De nos jours on pourrait en dire autant de la retraite. Mais dans ces maisons ainsi nommées, les places sont chères. Et pour y entrer, les listes d’attente sont longues.
La raison en est évidente : l’homme ne veut plus mourir. Une expression nouvelle en fait foi : les morts prématurés. Si jadis les prématurés se comptaient à la naissance, désormais on les dénombre au décès. Ainsi il a suffi de quinze jours de canicule en 2003 pour qu’on estimât à 14.802 l’excès de mortalité, appelé dès lors surmortalité. Passons sur la fragilité de tels décomptes. Comment sait-on que ce monsieur de 99 ans serait devenu centenaire si le thermomètre avait eu le bon sens de ne pas dépasser les 25 degrés ? Toujours est-il qu’on estima qu’il était mort trop tôt. Il n’aurait pas dû mourir déjà. Sa mort était prématurée.
Dès lors, tout ce débat convulsif sur l’âge de la retraite ne se laisse-t-il pas résumer par l’appel de François Morel, évoquant l’exemple édifiant de Pompidou : « au lieu de travailler un peu plus tard, mourons un peu plus tôt » ?