Douche, ponction et plume de paon
Dimanche 29 juin - jeudi 3 juillet
L’infirmière passe refaire le pansement. Demain, c’est le grand jour. Ma chirurgienne doit être de garde, car je reçois une ordonnance de Tardyferon, pour une petite carence en fer. Normal, avec tout ce que mon corps a évacué.
Lundi matin. Enfin ! Je suis réveillée depuis 2h, impossible de vraiment me rendormir. Je crois que je suis un peu trop impatiente. Mais d’abord, il faut déposer ma fille à l’école, c’est le jour du départ pour la classe de mer ! Des bisous, des câlins, des coucous à la fenêtre, des cœurs avec des bisous, et le car part.
L’infirmière arrive, toutes les deux heureuses d’y être enfin ! Il ne m’en faut vraiment pas plus en ce moment : la promesse de pouvoir enfin prendre une douche et un shampooing suffit à mon bonheur.
On prépare le “poste”, alias mon lit : serviettes, sac poubelle, pansement prêt… Hop, elle coupe le fil, et je sens un liquide chaud s’échapper. C’est normal, on attend que ça s’arrête. Elle pose le pansement et me demande pour celui de la cicatrice. Je lui dis que maintenant que le drain est parti, je suis prête à m’en passer.
Et nous voilà au point de départ : le pourquoi du comment j’ai passé autant de temps loin de ma douche, alors qu’on s’appelait mutuellement. C’est le jour où j’ai décidé de reprendre le contrôle de cette histoire et de lever le tabou. Après en avoir discuté avec certaines amies proches sur Instagram, j’ai compris l’importance de partager cette épreuve. Alors voilà, je partage avec vous. N’hésitez pas à transmettre à d’autres, faites voyager mon expérience. Je suis sûre que ça servira. Si ça peut aider ne serait-ce qu’une personne, alors j’aurai fait ce qu’il fallait ; et ce sera grâce à vous !
Ce soir, quand je me suis déshabillée devant le miroir, pendant une fraction de seconde, j’ai beugué. Puis j’ai rigolé en voyant ma cicatrice. Mon “sein” était gonflé à cause de la lymphocèle, et la cicatrice avait la forme d’un sourire : « Hey, c’est bon, le drain est parti, et on a donné une grosse claque à ce cancer ! »
J’ai allumé l’eau, laissé couler sur ma tête, mon corps… quelle sensation ! Un vrai bonheur. Puis la mousse du shampooing, le savon, le rinçage… Cette fois, c’était bon, j’étais bien.
Je dîne et me couche en même temps que mon fils, il était temps.
Je dors bien. Pas de réveil : pas besoin d’aller à l’école ! Mon “sein” continue à gonfler, on commence à voir des vergetures : une nouvelle trace de ce combat. Je mets un débardeur d’allaitement et pose une poche de glace dans une serviette pour limiter le gonflement, ça me fait du bien.
Mercredi, le gonflement est encore plus marqué. La poche de glace est toujours de mise. C’est devenu compliqué de respirer correctement allongée, mais je vois ma chirurgienne demain. Je lui demanderai une ponction en même temps, autant faire d’une pierre deux coups.
Jeudi 3 juillet. Dernière chirurgie ! YEAH ! Ponction : YEAH ! Départ à 6h de la maison en VSL, mon père s’occupe de mon fils. J’arrive à l’hôpital à 6h30, convoquée à 6h45, heure d’ouverture du secrétariat.
Il y a déjà deux patients qui attendent, d’autres arrivent durant le quart d’heure d’attente.
6h45, les secrétaires sont en place, je patiente mon tour. Formalités d’accueil, vérification d’identité. On me demande d’attendre dans une salle d’attente. Quand mon bip sonnera, il faudra suivre la ligne bleue.
BIP BIP BIP, ce truc m’a fait sursauter !
Je suis la ligne jusqu’à une porte que j’ouvre. Une infirmière m’attend à son bureau, vérification d’identité, remise du sac avec mon change jetable et la blouse lavable. Direction le vestiaire pour me changer, mes affaires dans un sac en papier kraft et hop, dans un casier. Oui, cette fois, c’est moi qui gère tout. C’est une anesthésie locale ; ce n’est pas au même endroit que les deux premières fois.
Après avoir déposé mes affaires, je m’assois sur une chaise en attendant qu’on m’appelle. Je patiente quelques instants, puis une infirmière vient me chercher. Elle vérifie mon identité, me demande le nom du médecin qui va m’opérer et me met mon bracelet. Elle me dit de m’installer dans le salon, sur un fauteuil en cuir marron, avec une couverture en polaire.
Je patiente à nouveau, puis un brancardier vient me chercher et me fait monter sur un brancard. Il me transporte jusque dans une partie de la salle de réveil encore inutilisée. Je patiente un peu. Un autre patient arrive à côté de moi. Il a envie de discuter. Comme je n’ai rien de mieux à faire, je me prête au jeu. Il me demande pourquoi je suis là, je lui explique : cancer du sein, pose de chambre implantable pour la chimio. Il a l’air un peu gêné, il vient pour le canal carpien. On ne fait pas un concours de souffrance, mais il part avant moi, et ça, bah, j’apprécie moyen, je veux y aller moi aussi !
Peu de temps après, on vient me chercher. Nouvelle vérification d'identité. On me demande si je peux marcher. Oh oui, bien sûr, j’ai toujours mes deux jambes valides et de beaux chaussons jetables, il faut qu’ils servent un peu !
Direction le bloc, nouvelle vérification d’identité. C’est un bloc avec vue sur les arbres, c’est chouette.
Je m’allonge sur la table d’opération. On me place des électrodes, prend ma tension, pose de la perfusion, pose du champ stérile. La chirurgienne arrive, me demande comment ça va. Je lui dis que ça va, c’est une petite opération aujourd’hui, mais que j’aimerais qu’elle fasse une ponction, parce que j’ai un peu mal — mon sein est aussi gros que l’autre… ou presque. Elle me répond : “Bien sûr qu’on va faire une ponction.” Puis elle me demande ce que je souhaite faire en premier : la pose de la chambre.
Ok, injection du décontractant, puis de l’anesthésique sous la clavicule et au niveau du cou, que je ne sens pas, merci le décontractant. La chirurgienne et les infirmières font leur travail, j’ai les yeux fermés, mais je peux discuter avec elles. Plusieurs fois, on me demande si ça va. Oui, tout va bien.
La chirurgienne passe aux points de suture, et voilà, c’est fini. Peut-être 20, voire 30 minutes.
On peut passer à la ponction : aiguille, seringue et récipient. Pas besoin d’anesthésie, elle plante l’aiguille près de la cicatrice, totalement indolore. Elle commence à compter les seringues qu’elle vide : 1, 2, 3, 4, 5… 10, 15, 20, 21… et demi !
Waouh, ça fait entre 1,2 et 1,3 litres ! On plaisante. Je dis que mon corps est généreux. Elle confirme : mon réseau lymphatique est plutôt efficace. Je demande si c’est une bonne chose, elle confirme encore.
Elle me demande si je sens la différence. Oh que oui : j’ai clairement moins de poids sur la poitrine.
Je suis prête à être transférée en salle de réveil. On me passe sur un brancard. Elle me dit qu’elle repassera me voir un peu plus tard.
J’attends 15 à 20 minutes en salle de réveil, puis on me transfère dans un salon façon open space, avec des fauteuils tout confort. Chaque place a une tablette en bois avec une tablette numérique posée dessus, proposant des jeux, internet et quelques autres applications.
On m’apporte une collation : compote, thé, madeleine. Je demande si l’on peut appeler mon mari pour le prévenir que tout s’est bien passé. On me tend un téléphone, je lui laisse un message.
Ma chirurgienne arrive avec le compte-rendu. Elle me demande comment je me sens, si la ponction m’a soulagée. Oui, clairement, et oui, il fallait vraiment la faire. Elle m’explique qu’il faudra sans doute en refaire. Je n’en doute pas une seconde.
Je lui dis au revoir et à la semaine prochaine, comme je le dirais à une bonne amie.
Je patiente en jouant sur la tablette… jusqu’à ce que je la fasse buguer. Impossible de retourner aux jeux. Bon… j’espère que je ne vais plus trop attendre.
On vient enfin me libérer de la perfusion : je peux partir ! Je récupère mon sac dans le casier, puis vais me rhabiller. Les habits jetables vont à la poubelle, le lavable dans le sac prévu à cet effet. Je dis au revoir et me rends dans la salle d’attente 3. J’appelle le VSL pour prévenir que je suis sortie. J’envoie quelques messages : c’est bon, je rentre.
Le VSL arrive et me ramène. La maison est vide, mon fils est chez mon père : je vais pouvoir me reposer. Mon mari le ramènera un peu plus tard, et ce soir, on ira chercher notre grande qui rentre de sa classe de mer.
Je mets Grey’s Anatomy, je mange. Puis le deuxième épisode me regarde. Peut-être même le troisième. J’ai dormi. Ça m’a fait du bien.
Mon mari rentre, on va chercher la grande. Elle est ravie de son séjour. Nous rentrons.
Le soir, au moment de me laver, je regarde cette nouvelle forme, déformée par la ponction. Je vois d’abord un sourire de vieillard édenté, puis… la faille du Doctor Who. Puis je prends du recul. Je regarde plus large.
Je vois ces vergetures. Ce petit point rouge, endroit du nœud de suture de la mastectomie. Et ce reste d’hématome qui colore ma peau. Et là, j’y vois… une plume de paon. Je la trouve belle.
On annonce un peu de houle pour le prochaines étapes. Rien d'énorme, mais au revoir la tranquillité. Les balises se rapprochent.













