“L’idée de prendre un billet d’Eurostar pour aller voir un de mes groupes préférés à Londres m’apparaît aujourd’hui comme de la science-fiction.”
En retrouvant cette photo inédite de Benoit Grimalt pour illustrer le texte que Vincent m’a envoyé, je me suis interrogé sur ce paradoxe : en Ile-de-France, les brocantes sont autorisées, mais pas les vide-greniers. En quoi ces derniers sont-ils moins essentiels que les premiers ? Comment Vincent va t-il faire désormais pour être à l’heure à ses rendez-vous ? J’avais rencontré l’intéressé en 2013.
Salut Philippe, c’est gentil de prendre des nouvelles. Ça va comme ça peut, disons. Se lever chaque matin de semaine en se disant que la seule sortie sera pour aller chez Picard ou à la boulangerie (je télétravaille la journée) n’est pas très réjouissant. Reste le week-end pour prendre l’air, à défaut d’activités culturelles… J’ai quand même conscience d’être beaucoup moins à plaindre qu’un restaurateur, patron de bar ou de club qui a ouvert son établissement début 2020. Qu’un étudiant. Ou qu’un de mes amis qui travaille dans le secteur de la musique, artiste, programmateur, technicien, etc., contraint à l’inactivité forcée et sans grande visibilité sur les mois qui viennent. Mon quotidien a radicalement changé, bien sûr. Moi qui allais à des concerts ou au cinéma plusieurs soirs de la semaine, je me retrouve seul chez moi. J’ai heureusement un logement nettement plus spacieux que celui que j’occupais à l’époque où tu m’avais interviewé. J’ai enfin le temps de regarder des films et des émissions à la télé, des séries sur mon ordinateur, d’écouter mes disques… Je passe un peu plus de temps dans ma cuisine. Je suis plus disponible pour le site POPnews où je continue d’écrire, en plus de quelques interviews pour la revue “Persona”. J’espère quand même ne pas trop prendre goût à cette existence casanière (qui a ses bons côtés) et retrouver l’envie de sortir quand ce sera de nouveau possible. Je reste en contact via les réseaux sociaux, ou le téléphone pour quelques-uns, avec les « écumeurs » que je croisais pour la plupart au moins une fois par semaine, il y en a même que je vois en vrai de temps en temps, mais cette camaraderie et l’ambiance des petites salles me manquent, évidemment. Un ami me disait d’ailleurs que ce qu’il regrettait le plus, c’était les concerts en appartement ou en maison (avec de toutes petites jauges, mais beaucoup de sociabilité, ce qui les rend donc totalement inenvisageables pour le moment), et je crois que c’est la même chose pour moi. J’ai pu retourner à Petit Bain et au Trabendo cet été puisqu’ils avaient la possibilité de faire du live en plein air mais cela fait un an, ou presque, que je n’ai pas mis les pieds au Café de la danse, à la Maroquinerie ou au Pop-Up du Label (il m’a même fallu plusieurs minutes pour retrouver le nom de cette salle). L’idée de prendre un billet d’Eurostar pour aller voir un de mes groupes préférés à Londres, quelque chose qui me semblait presque banal il y a encore deux ans, m’apparaît aujourd’hui comme de la science-fiction. Tout cela me semble irréel… L’été 2020 sans mes repères (Beauregard, Route du rock, Rock en Seine) m’a paru bien long. J'ai juste fait une journée du presque intimiste Rock in the Barn, dans l'Eure. Par curiosité et parce qu’il y avait quelques artistes que je voulais voir, je suis aussi allé à la soirée de France Télé au domaine de Saint-Cloud, qui « remplaçait » Rock en Seine : c’était quand même tristouille, une sorte de “Taratata” outdoor. Vu les restrictions, ça me semble malheureusement bien parti pour que l'été 2021 soit à peu près pareil. Même avec de la bonne musique, difficile d'imaginer un festival avec 5000 personnes assises, sans ambiance, sans liberté d’action et de mouvement. Après, si cette situation oblige à abandonner le modèle du méga-rassemblement avec des dizaines de milliers de spectateurs et des billets hors de prix, ça ne sera pas forcément une mauvaise chose. Mais bon, personne n’a non plus envie d’aller voir uniquement des petits groupes, aussi doués soient-ils, qui joueront en acoustique devant 50 personnes assises… Qui sait, Philippe, on pourra peut-être se croiser à un concert (ou une « expérimentation dans le respect des gestes barrières ») dans les mois qui viennent. N’oublie pas ton billet (qui sera de toute façon stocké dans ton téléphone) et surtout, ton certificat de vaccination. Bises avec le coude.
PS – Depuis la parution de l’interview, il y a plus de sept ans, j’ai vu sur scène les Feelies (trois fois), Kraftwerk (deux fois), The House of Love (une fois), The Chills (deux fois) dont j’ai d’ailleurs reçu le nouvel album aujourd’hui, et Certain General (une fois). Mais toujours pas Tom Waits, les Pogues, les Stones, Macca et Dylan, malheureusement.
Photo : Benoit Grimalt, 2013.











