Bon, une fois, un gars me racontait cette histoire :
"Tu vois, quand on est revenu de Bosnie, en sortant de l'avion, alignés sur la base, on était tous un peu secoués, un peu étrangers chez nous. Le commandant nous a dit comme ça : "On a engagé des psychologues, si vous avez besoin d'aide vous pouvez aller les voir". Penses-tu qu'on avait la tête à demander de l'aide, après avoir vécu ça ? L'aide c'est nous, les militaires, qui l'apportons. Personne n'est allé. Et j'avais une femme, là-bas, à Sarajevo ou dans les environs. Elle était enceinte, et un jour, après une bataille, je l'ai retrouvée éventrée, le fœtus cloué contre le mur. Alors tu vois, l'aide d'un psychologue ! Penses-tu que j'allais passer pour un faible, alors que tout seul je portais toute l'horreur du monde en moi ?"
Il avait fait une pause, je lui avais demandé pourquoi il me racontait ça ?
"Alors tu vois, je sais que la violence je la porte en moi, je le sais tellement que je suis violent juste avec moi. Il y a des moments où je pense que je vais sauter comme une mine personnelle. L'autre jour, tu vois, c'était l'été, j'étais sur une terrasse au soleil, seul à ma table. Une bière, deux bières, plusieurs bières. Je fumais, une cigarette après l'autre et je tirais les mégots dans le bac à fleurs. C'est là que le monsieur qui était assis à la table voisine avec une si jolie demoiselle, ce monsieur-là, qui avait l'air de sortir d'un magazine d'haltérophilie tellement il transportait de masse musculaire, ce joli monsieur tout propre, personne n'avait jamais éventré aucune de ses blondes, il se penche en avant pour attacher ses chaussures ou pour je ne sais quoi, toujours est-il qu'il se penche en avant juste au moment où je catapulte mon mégot avec le majeur bien appuyé sur le pouce, tu sais comment, un geste vraiment viril, précis, tout droit dans le terreau des fleurs s'il n'y avait pas eu la tête du monsieur en plein dans la trajectoire. Fait qu'il me regarde, surpris et fâché, mais je m'excuse, encore et encore, j'aurais rampé pour m'excuser, enfin, pas trop mais quand même j'étais vraiment désolé qu'il ait reçu mon mégot en pleine tête. Mais lui il en remet et il me bave, il pense qu'avec sa masse musculaire farcie de stéroïdes il va m'écraser, m'effoirer, me réduire en bouillie ridicule. Mais il savait pas. Il savait pas que j'avais vu mon enfant cloué contre le mur et sa mère les entrailles, les tripes, le ventre béant. Il savait pas. Alors je lui expliqué qu'il y avait eu la Bosnie, que je pouvais être dangereux. Qu'en moi il y avait une masse de colère, de peine, de peur qui dormait, qui était tout juste retenue par le barrage que j'avais construit de mes larmes, un barrage fragile, qui n'attendait qu'une poussée pour craquer. Je lui a expliqué que ce serait peut-être mieux pour la santé de sa masse musculaire qu'il accepte tout bonnement mes excuses, qu'il accepte le verre que je lui offrais, qu'un mégot dans la face ce n'était rien comparé à la charge d'explosif que je portais en moi.
Alors j'ai commencé à sentir la pression derrière le barrage, j'ai senti les fissures. J'ai senti dans mes bras le poids de l'arme, la douce chaleur du canon. Il n'y avait plus de masse musculaire, plus de terrasse au soleil, plus de rue Principale avec ses belles autos, les motos made in America et les femmes en jupes courtes et longues jambes. Peu à peu a mûri derrière mes yeux l'amère saveur de la guerre. Le goût du sang. Je ne l'ai pas vu se lever. Il était déjà debout quand j'ai propulsé mon poing comme une grenade qui lui a explosé sur le menton.
Il a été soulevé de terre, renversé sur la table, qui a basculé sur les genoux de son amie. Elle s'est mise à hurler, il s'est écrasé et prestement relevé pour accueillir le deuxième poing, le gauche, sur sa joue replète, juste sous l'œil droite. Ça hurlait de partout. J'étais au centre d'une ruche sifflante, glapissante, gesticulante. J'étais l'œil d'un cyclone suraigu. Mais autour de moi il y avait le vide. Personne ne pouvait approcher cette violente éruption de chagrin. Lorsque j'ai entendu les sirènes, il a fallu que je batte en retraite, que je renforce ma position. Ils avaient des armes, des gilets pare-balles, je n'avais rien d'autre que la colère et la peine étrangère. Je me suis enfui. Il m'ont poursuivi dans les ruelles. Ils n'ont pas tiré, j'ai compris qu'ils n'étaient pas tout à fait des ennemis. Il y avait cet homme, un peu plus âgé que les autres. Il n'avait pas d'arme, pas de gilet en kevlar, pas de casque. Il n'avait rien. Il était. J'ai attendu qu'il vienne à ma portée, si proche que je percevais la chaleur de son corps. J'ai pleuré et il a mis son bras sur mes épaules. Un bras chaud, protecteur, tendre qui m'a enveloppé.
Maintenant, tu comprends, j'ai une ceinture de désespoir explosif autour de la taille. Lorsqu'ils me parlent de syndrome post-traumatique, je ne sais toujours pas si je dois rire ou pleurer. Ils savent, mais ils sont incapables de ressentir. Ils sont froids, confortablement isolés dans leur savoir, dans leurs livres et leurs diagrammes. Mais nous sommes plusieurs à porter en nous cette énergie violente, ce désespoir sans fond, cette incroyable peur des mots chair et sang."