Comment j'ai pourri les médias...
[Une fois n’est pas coutume, vous trouverez ci-dessous un article écrit par Pierre Travers @pierretravers, ce soir en panne d'hébergement.
Merci à lui d’en avoir autorisé la publication ici.]
C'est l'histoire d'un type génial. Il a décidé de donner une bonne leçon à tout le monde. Tout le monde : c'est à dire tous les naïfs, qui croient tout ce qu'on leur dit, tout ce qu'ils lisent, voient, écoutent et analysent tous les jours.
Alors il décide de monter un canular, le mec. Il se dit :
« Je vais écrire un petit article sur mon blog, un truc bien réac et avec un titre qui fait vendre. Un truc auquel les mass médias ne pourront pas résister. Vous allez voir, on va se gaver, y' aura du champ', la téloche, des filles et du trafic web ».
Alors le gars monte son truc. Il invente une histoire bidon dans laquelle il aurait piégé ses élèves, pourri un article Wikipédia et tiré une leçon absurde de l'expérience susdite. Il publie son article et en fait sa petite promo sur les forums néocons et sur le web social. Le truc est vite repéré par quelques journalistes en mal d'un sujet polémique ainsi que par quelques uns de ses collègues qui s'offusquent du procédé abominable mis en place par son auteur.
Comme prévu, ça fait boule de neige : plateaux télé et radio, articles divers et variés, réaction outrées ou enthousiastes, etc.
C'est à ce moment que le type devient vraiment génial ! Lisez bien la suite de mon histoire !
Le type a tellement bien monté son affaire qu'il a laissé un peu partout des indices du fait que cette histoire est bidon. Et il le sait le bougre !
Alors des types honnêtes et qui veulent bien faire, démontent pas à pas l'argumentation bidon du mec, ils écrivent des articles, montent des pages dédiées et rassemblent les twits, les coms, les articles qui démontent patiemment sa perfide petite toile d'araignée maline.
Lui, dans son coin, observe et s'amuse comme un fou. Il boit du champ', laisse des commentaires injurieux à ses collègues, se bidonne, fait un plateau télé, exhibe son gros bon sens en fustigeant les pédagogos.
Tout ça marche de mieux en mieux, il enchaîne les plateaux et l'audience est toujours plus importante. D'ailleurs, les journalistes se foutent bien de lire le travail des gentilles petites fourmis de l'Internet, celles qui font le boulot d'investigation, qui démontrent patiemment que tout ça, c'est du vent.
Arrive la phase finale de son plan : dernier plateau télé à une heure de grande écoute. Le type génial avoue devant la France entière que son histoire est bidon, qu'il a trompé les médias en leur faisant croire à une histoire inventée de toutes pièces, qu'il a lancé un faux débat, etc. que les petites fourmis du Web sont vraiment plus malines que les gros hippopotames de la téloch' avec leurs pattes toutes pataudes.
Alors la France entière regarde piteusement ses chaussures en se disant que décidément, il nous a bien eus, le salaud. Que vraiment, il n'a vraiment rien d'autre à faire ce fainéant de fonctionnaire. Mais aussi que vraiment, les journalistes, on peut pas leur faire confiance. Que vraiment là, on a tous reçus une bonne leçon !
Cette histoire, elle aurait pu se passer pour de vrai, mais il aurait fallu quelques « si » :
Si les journalistes, au lieu de se préoccuper de donner la parole à des gens qui envisagent des solutions intelligentes mais exigeantes aux problèmes éducatifs actuels préféraient vendre l'info la plus facile et consensuelle possible.
Si ces mêmes journalistes arrêtaient de prendre la peine de vérifier les infos qu'ils relaient et qu'il se mettaient un peu à balancer n'importe quoi n'importe comment.
Si le type avait été pourvu d'une quelconque intelligence pédagogique et avait lui aussi pensé à changer les choses plutôt qu'à interdire, censurer, faire l'apologie d'un âge d'or n'ayant jamais existé.
S'il n'était pas plus facile de relayer en prime time ce type de discours et la malhonnêteté intellectuelle qu'il véhicule plutôt que de prendre le temps de la réflexion.
Si les types comme lui ne pensaient pas d'abord aux projecteurs et à la gloriole.
Mais bon, tout cela est confus, compliqué, un peu chiant même (si si il faut le dire!) et puis... tellement pas... vendeur ! Heureusement, c'est seulement une histoire, ça peut pas arriver envré il y a trop de « si ».
On est si bien... là... à laisser continuer les choses comme ça...
C'est la morale de mon histoire. (« Moi j'la trouve chouette. Pas vous ? Ah bon ? »*)
*plagiat assumé d'un grand chansonnier français (vous pouvez vérifier).
Crédit photo : Aaron Landry via photopin cc