Interview de Hélène PARIS
Publiée dans le Magazine PPDA N°01
VOUS AVEZ ETUDIE LE DESIGN A L'ESAD DE REIMS, EN QUOI VOUS DEFINIRIEZ-VOUS COMME DESIGNER ?
Designer non. Je n'ai pas à proprement parlé travailler dans le design à la sortie de l'école donc ça ne me semble pas approprié. En revanche, même si il est toujours difficile de se coller une étiquette, je préfère volontiers le terme - quelque peu désuet - de plasticienne. Il me semble plus juste et plus cohérent avec l'idée du travail à la fois plastique (le geste, la matière) et des arts plastiques en général. Comme je ne me suis jamais limitée à une seule pratique, il me plait bien car il y a dans cet intitulé quelque chose d'assez fourre-tout et je m'y sens moins à l'étroit.
VOTRE PREMIERE EXPOSITION EN 2007, S'INTITULAIT "PERSO MOI JE". CELA FAISAIT-IL REFERENCE A L'EGO DE L'ARTISTE ?
Ce titre faisait référence à la topique freudienne bâtie sur le triptyque ça, moi, surmoi. Freud définit en effet trois instances présentes en l’homme, lesquelles régissent ses comportements, à la fois conscients et inconscients. Cette exposition abordait des questions liées à l'identité. A la fois notre propre dualité mais aussi l'altérité, des notions qui m'intéressent beaucoup. Par ailleurs, il n'est pas faux que le produit du travail artistique est souvent une manière détournée de parler de soi. L'artiste à ce luxe de pouvoir sublimer ses questionnements dans une production plastique qui les transcendent. Et effectivement il s'expose. Je crois que le travail artistique nous dévoile. Alors oui, on pourrait voir les choses comment ça !
QUELLE DIFFERENCE FAITES-VOUS ENTRE L'ILLUSTRATION ET LE DESSIN CONTEMPORAIN ?
Par la force des choses j'ai tendance à distinguer mon travail d'illustration de celui du dessin. Illustrer c'est répondre à des questions, dessiner c'est les poser. Ce sont deux approches très différentes, et à la fois complémentaires. Ces deux pratiques se nourrissent entre elles et se répondent, elles avancent parallèlement. La contrainte de la commande permet de ne pas confiner son travail à une zone de confort ou à ses obsessions. Par ailleurs une autre grande différence réside dans la temporalité, une illustration doit être imaginée dans un délai relativement court alors que je peux travailler des mois sur une série de dessins qui auront vocation à être exposés.
DANS VOTRE CAS LE DESSIN EST PAR DEFINITION LE PROJET FINI, ET NON L'OUTIL DE CREATION. COMMENT PROCEDEZ-VOUS ?
C'est difficile de répondre car ce n'est pas un schéma rigide et immuable. Pour un résulta abouti il y a malgré tout quelques croquis de principe. A partir de cette matière brute je passe à la réalisation du dessin. Ce travail préparatoire est nécessaire afin de définir l'échelle ou la composition par exemple, voir si une idée fonctionne et si il se passe quelque chose. Je cours après cette tension. Je cherche à résoudre une équation formelle ce qui réclame une forme de rigueur. Que les éléments qui composent un dessin se mettent à interagir entre eux et provoquer l'imaginaire. Mon but est toujours d'atteindre ce fragile équilibre. Parfois je peux tourner des heures autour d'une idée qui m'intéresse, et l'ajout, la suppression ou la modification d'un détail peut permettre de donner le ton alors que la minute précédente il ne se passait absolument rien. Mais il m'arrive aussi d'avoir une approche plus instinctive, être dans le geste, accepter l'accident. Ma pratique du dessin qu'il soit d'illustration ou personnel est assez récent finalement, je suis à au début de l'exploration de cette pratique. J'ai parfois la sensation que je n'aurais jamais le temps de tout essayer !
Si mon travail de commande varie peu, dans le cadre de mon travail artistique chaque nouvelle série est l'occasion d'éprouver de nouvelles méthodes, de nouvelles approches. Mais pour tout dire, je m'aperçois que j'ai assez peu de contrôle. Je suis très soumise à ma production ce qui n'est pas pour me déplaire. Les choses arrivent quand elles doivent arriver. Une série aboutie est un doux mélange de travail, d'expérimentations, d'opportunités, de rencontres, du contexte ou de mon état personnel… et bien souvent une série terminée se trouve réduite à l'amorce de la suivante. La frustration est un puissant moteur.
L'HUMAIN PREND UNE PLACE TRES IMPORTANTE DANS VOS DESSINS. POURQUOI Y A-T-IL JAMAIS DE VISAGES REPRESENTES ?
Les personnages sont de moins en moins présents, ils tendent à s'effacer et dans "Non-lieu" ma dernière série présentée en septembre à Paris, on ne devine plus que la trace de la présence humaine. Néanmoins pour ceux encore visibles, ils n'ont effectivement jamais eu de visage. Il s'agissait de ne parler de personne en particulier. Je voulait que les personnage incarnent une situation, soit au service d'une idée plus qu'une personnalité. Or c'est précisément dans le visage que s'inscrit l'individualité. Il faut lire ces personnages au visage vide comme un composant bien plus métaphoriques que littéral.
LES MOTS SEMBLENT PARFOIS COMPLETER VOS DESSINS. LES TITRES SONT-ILS POUR VOUS UNE SOURCE D'INSPIRATION OU AU CONTRAIRE RESUMENT-T-ILS VOTRE PROJETS ?
J'aime les mots. J'aime jouer avec eux et donner de la perspective à un dessin. Non pas donner toutes les clés mais ouvrir des pistes de réflexions. Je ne dirais pas que les mes titres résument une série car ce serait réducteur. Je ne souhaite pas enfermer le dessin, je vois ça comme un élément complémentaire au même titre qu'une masse, qu'une forme. Je ne veux pas dissocier dessin et écriture.
VOUS AVIEZ REALISE UN DES BARS EPHEMERES POUR LE CENTRE ST-EX ET UNE INSTALLATION DE TUILES INVERSEES POUR LA MAISON VIDE A CRUGNY EN 2010. AVEZ VOUS DEJA PENSE A TRAVAILLER SUR D'AUTRES PROJETS D'ESPACES OU EN 3D, A PARTIR DE VOS DESSINS ?
Effectivement, Je n'ai pas toujours dessiné. Il y a encore quelques années la majeure partie de mon travail artistique se composait d'installations. J'avais une vraie prédilection pour des matériaux domestiques comme le textile ou le feutre. Etait déjà perceptible un gout prononcé pour la forme, la récurrence, le motif mais le dessin même si il a toujours été présent était nettement minoritaire. Il a pris une plus grande place ces 4 dernières années, et même si j'ai la sensation d'avoir encore énormément de pistes à explorer, pour des raisons de diversification, j'aimerais revenir à d'autres médiums et notamment travailler le volume. J'ai des envies qui vont dans ce sens, des projets en tête. ça reviendra. Le projet "Marie couchez-vous là !" présenté en mars 2015 m'a déjà permis de réinvestir l'idée au détriment du geste, j'avais notamment fait réaliser une pièce qui était une toile de coton brodée.
PARMI VOS RECENTS PROJETS, ON RETROUVE DES MOTIFS GEOMETRIQUES EN REPETITION. NE S'AGIT-IL PAS SORTE DE PIED DE NEZ A LA PRODUCTION NUMERIQUE ?
C'est assez juste. La série "A l'écart du visible" à laquelle vous faites référence, exposée en juin à la galerie 3ème Parallèle à Paris, jouait sur cette confusion. De prime abord on n'imagine pas que ces dessins sont réalisés à la main. J'ai toujours eu l'obsession de la forme répétée et j'ai eu envie de pousser ce rapport au motif à quelque chose de physique, confronter le mouvement à la surface de la feuille. Le geste devient mécanique, le temps se distend. Je me suis immergée dans une confrontation existentielle du corps, avec la forme, l’espace et le temps.
J'ai eu besoin d'éprouver physiquement le dessin par des gestes méthodiques presque douloureux afin de véritablement produire, de devenir le médium. Ces gestes précis et rigoureux forment un rituel ou la concentration est essentielle. Cela devient presque méditatif, puis j'oublie ce que je fais et c'est à cet instant qu'un accident peut arriver. Celui-là même qui fait toute la différence entre une production numérique et humaine.
POURQUOI TRAVAILLEZ-VOUS PRINCIPALEMENT EN NOIR ET BLANC ?
C'est vrai que je n'utilise quasiment pas la couleur. Je dessine à l'encre de chine, au rotring. J'aime le noir profondément, qu'il soit uniquement dans la finesse d’un trait solitaire ou la densité d'une masse. Il y a déjà tant à dire et à montrer avec le noir. Il offre une palette qui se décline en gris plus ou moins prononcés composés de différentes variations du trait. J'ai tendance à penser qu'un dessin uniquement en palette de noir et de gris oblige le spectateur à le regarder vraiment. Je dis souvent qu'il y aura de la couleur dans mon travail le jour où je me mettrais à la peinture.
UNE SERIE S'INTITULE "ASSOCIATION D'IDEES PAS TRES CLAIRES". QUELLE EST LA PART D'ABSURDE DANS VOTRE DEMARCHE? ET COMMENT LA DEFINIRIEZ-VOUS ?
Le monde est absurde. A travers une approche qui peut sembler légère et humoristique il y a un travail nourri de questions existentielles. La part narrative est essentielle, semer le trouble en racontant des histoires. J'apprécie par ailleurs de me retrouver embarquée par mon propre dessin, sortir du sérieux, que le résultat me fasse sourire. j'ai le sentiment que l'absurdité offre un accès immédiat qui pousse celui qui le regarde à vouloir comprendre, il se trouve directement mobilisé.