MA SEMAINE DU MAUVAIS GENRE
Jour 6. "Dune", Frank Herbert.
(Ici, la photo de l'édition Pocket noire, avec la couverture de Wojtek Siudmak, l'illustrateur attitré de cette collection dans les 70-80, édition noire que je possède, et que je ne prêterai JAMAIS, tant je trouve que c'est la plus belle, à rebours des suivantes, l'argentée-violette hideuse, ou les plus banales sorties depuis le début du siècle. Certains pourront me dire : mais il nous gonfle, avec ses éditions, l'essentiel, c'est le texte. Et je répondrai : oui, mais si les éditeurs se cassent la nénette pour dénicher le meilleur illustrateur pour les plus belles couvertures, c'est pas pour rien. Si la série du Livre Malazéen des Glorieux Défunts est un succès en fantasy, c'est tout autant dû au travail de fond des éditions Leha qu'au flair dont elles ont fait preuve en embauchant le très talentueux Marc Simonetti pour concevoir les superbes illustrations de couverture de chaque tome. Alors, certes, une belle couverture ne cachera pas la misère d'un mauvais texte, mais je vous fiche mon billet qu'elle aidera plus à le vendre qu'une couverture hideuse.)
Dune, donc. Après quelques billets sur des bouquins moins connus, écrire un petit commentaire sur Dune, on pourrait se dire que c'est inutile, tant c'est une œuvre connue, entrée dans l'imaginaire collectif, dont les thématiques ont diffusé dans le genre S.-F. depuis sa parution, en 1965. Mais je considère que c'est un livre essentiel, dans la perception du genre par un public beaucoup plus vaste que celui des aficionados : on pouvait donc lire de la S.-F. alors qu'on avait plus de quinze ans sans être un demeuré ? Mieux : une œuvre de ce genre à destination des têtes d'ampoule et des membres du club d'échecs du lycée pouvait être plus intéressante qu'un roman de blanche classique ? Révolution ! Ne riez pas : entre lecteurs de S.-F., on se répèrait vite, au lycée, dans les années 80. L'impression trompeuse de faire partie d'une société secrète (alors que ça se voyait à notre gueule, qu'on était bizarre). Le bizarre a muté en guique qui se fait tatouer Jabba le Hutt sur la fesse gauche : la démocratisation n'a pas que du bon, décidément.
Le futur, dans une centaine de siècles. L'homme a conquis l'espace, évidemment (nous sommes dans les années 60, c'est un horizon evident pour les hommes, en ce temps-là). Le système politique en vigueur est aristocratique : une vingtaine de Maisons se partagent des fiefs de plusieurs planètes. Les voyages interstellaires sont l'apanage d'une caste particulière, les Pilotes, qui grâce à une drogue particulière dans une cuve de laquelle ils baignent, peuvent plier l'espace et faire correspondre des points éloignés de plusieurs années-lumière les uns des autres en quelques secondes. Cette drogue est l'Épice, elle n'est produite que sur la planète Arrakis, aussi appelée Dune parce qu'elle est essentiellement couverte de déserts et d'une aridité effroyable. La Maison Harkonnen, qui avait pour fief cette planète, la perd au profit de la Maison Atréides. Le duc Leto Atréides, méfiant, n'en accepte pas moins le fief. Il décide de partir sur Dune pour diriger la transition, avec sa famille et ses affidés. Dans le lot, son fils, Paul, avant-dernier maillon d'une chaîne génétique mise au point depuis des siècles par un ordre sororal mystique, le Bene Gesserit. Mais la mère de Paul, Dame Jessica, a donné naissance par amour pour Leto à un garçon, au lieu d'une fille, comme les révérendes-mères le lui avaient ordonné, pour donner à la génération suivante le Kwisatz Haderach, l'Élu. Sans le savoir, elle vient de plonger en suivant ses sentiments plutôt que sa raison et son devoir l'humanité dans une ère incertaine.
Sur Dune, Leto se fait rapidement apprécier des Fremens, le peuple autochtone qui a subi le joug sévère des Harkonnen, en privilégiant la vie des ouvriers chargés de récupérer l'Épice au lieu du produit lui-même ; sa récolte à bord de moissonneuses géantes est difficile, car soumise à la menace de Vers des Sables géants qui surgissent parfois pour les avaler.
Mais, comme le redoutait Leto, la Maison Atréides est victime d'une conspiration visant à la detruire ; Paul et sa mère Jessica sont obligés de s'enfuir dans le désert où, considérés comme morts, ils devront s'adapter aux coutumes des Fremens qui les accueillent ; bientôt, Paul se rend compte que l'Épice, les Vers des Sables et les Fremens sont étroitement liés les uns aux autres ; et ses facultés extra-sensorielles exceptionnelles, alliées au pouvoir de l'Épice, vont bientôt faire de lui plus que le Kwisatz Haderach des Bene Gesserit : elles vont faire de lui Muad'Dib, le prophète des Fremens, leur chef de guerre... Et plus encore ?
Frank Herbert, avec "Dune", plonge le lecteur in media res : on est avec les Atréides, on suit Paul, le héros de cette histoire, au plus près. D'emblée, il faut bien reconnaître que le héros en question n'inspire pas une sympathie démesurée : froid, analysant dans cesse les rapports de forces, tactique par choix, stratégique par volonté, il suit son chemin mystique avec un égoïsme assez phénoménal malgré l'amour que lui portent sa mère et sa future femme, Chani, la fille de Stilgar, le chef des Fremens. Se servant sans vergogne des croyances fremens quant au Prophète chargé de les sortir de leur condition et de les emmener sur le chemin de la gloire, Paul-Muad' Dib se prend progressivement à ce jeu qui lui permet d'assouvir sa vengeance envers ceux qui ont fomenté le complot contre son père.
Ce roman regorge de thématiques : l'écologie, les pouvoirs de l'esprit humain (on apprendra au fil du roman que les machines ont été interdites depuis une guerre entre elles et les hommes, à la suite de ce que Herbert nomme le Jihad Butlérien — les ordinateurs ont été remplacés par des Mentats, des hommes à la capacité d'analyse et de synthèse prodigieuse), la génétique, le déterminisme, le syncrétisme religieux, la figure prophétique, les capacités d'adaptation extraordinaires de l'être humain, un féminisme étonnant pour l'époque, la balance entre civilisation décadente et frugalité performante, bref : de quoi discuter autour de quelques verres de vin pendant des heures avec ses amis.
Je me relis "Dune" environ une fois par décennie.
Ça tombe bien, ça va bientôt faire dix ans que je ne l'ai pas lu.
Je recommande, évidemment.











