— La première règle du Detection Club : on ne parle pas du Detection Club.
— Hé bien, cette règle-là (joyeux anniversaire, Fight Club! ), on va la transgresser. Et d'ailleurs, cette règle n'est pas une règle du Detection Club.
— Commençons par le début : tout d'abord, qu'est-ce que le Detection Club ?
— Le Detection Club, qui compte entre autres dans ses rangs G. K. Chesterton, Agatha Christie, est en quelque sorte l'amicale des auteurs de romans policiers anglophones spécialistes du "whodunit", c'est-à-dire le roman à énigme avec la recherche d'un meurtrier à la clé. Poe en a jeté les bases au début du XIXème, ces romanciers pour la plupart britanniques vont le codifier au début du XXème, dont notamment Ronald Cox, qui va écrire les dix commandements du romancier de whodunit.
— C'est aussi implacable que les tables de la loi, dis donc !
— Tu ne crois pas si bien dire, les amateurs de romans policiers l'appellent le "Décalogue de Knox". Comme j'aime bien participer à ton édification personnelle, je te le livre tel quel :
1/ Le criminel doit être quelqu'un mentionné plus tôt dans l'histoire, mais pas quelqu'un dont le lecteur a pu suivre les pensées.
2/ Le détective ne doit pas utiliser de techniques surnaturelles pour résoudre une affaire.
3/ L'usage de plus d'un passage secret ne saurait être toléré. Même dans le cas d'un seul passage secret, il faudrait que l'action se passe dans une maison où la présence de ce type de dispositif était prévisible.
4/ Des poisons inconnus ne peuvent être utilisés, ni aucune machine, de telle sorte que le lecteur ne soit pas embarrassé par une longue explication scientifique en conclusion.
5/ Aucun Chinois ne doit figurer dans l'histoire.
6/ Aucun accident ne doit aider le détective. De même, on ne doit avoir recours à aucune intuition divine inexplicable. Toutes ses intuitions doivent avoir une origine et se confirmer par la suite.
7/ Le détective ne doit pas commettre lui-même le crime.
8/ Le détective ne doit pas utiliser des indices qui n'ont pas été présentés au lecteur pour résoudre l'affaire.
9/ Les observateurs ont le droit de tirer et présenter leurs propres conclusions.
10/ Il ne doit pas être fait usage de jumeaux et d'habiles déguisements.
— C'est marrant, le coup du Chinois.
— J'étais certain que tu n'allais retenir que cette règle-là.
— Et donc, l'album d'Harambat ?
— Il commence en 1936, avec l'intronisation du premier romancier américain, John Dickson Carr, et l'invitation mystérieuse des membres du Club par un milliardaire à passer le ouiquende sur son île privée au large des Cornouailles. Celui-ci, très antipathique, leur annonce leur fin programmée avec la mise au point d'un robot-détective qui ne laissera plus place à l'intuition humaine, qu'il considère comme une faiblesse, évidemment. L'homme a des visions du futur assez radicales, comme la disparition des besoins matériels pour l'humanité, puisque les machines les combleront dans la minute, voire même par anticipation, avec des programmes leur permettant de prévoir ce qui les satisferait.
— Oui, voilà. C'est totalement loufoque, comme vision du futur, hein ?
— Bon. Mais, l'intrigue ?
— Eh bien, évidemment, le soir-même, le milliardaire passe par la fenêtre de son manoir qui donne au-dessus de l'océan.
— Exactement : l'enquête commence.
— Donc, si ce sont des membres du Detection Club qui la mènent, l'histoire va scrupuleusement suivre le "Décalogue de Knox".
— Si je te dis qu'il va y avoir des passages secrets, des jumeaux, des machines, des accidents révélateurs et que le majordome du milliardaire est un Chinois, que peux-tu en déduire ?
— C'est un album bondissant, joyeux, élégant, (comme tout ce qu'écrit ou dessine Harambat, décidément), qui ne se prend pas au sérieux, qui célèbre l'imagination et l'esprit, celui qui carbure au désir et à la curiosité, faillible par essence, mais tellement plus palpitant qu'un rapport d'algorithme. Et la relation entre G. K. Chesterton et Agatha Christie est un régal d'humour, étincelant. Harambat, après "Opération Copperhead" un autre très bon album, prouve qu'il est le plus britannique des auteurs de BD français.
— Je conseille aux lecteurs de romans policiers, évidemment, mais aussi aux amateurs d'esprit anglais. Et, plus généralement, aux curieux de tout poil.