- L'Homme raisonnable essaie de s'adapter au monde alors que l'Homme déraisonnable essaie d'adapter le monde à lui-même. Tout progrès dépend donc de l'Homme déraisonnable "
La rage, la rage. La haine. Qu’on respire, qu’on transpire. Les poings sont resserrés sur les cailloux jusqu’à en transpercer la peau. À la guerre comme à la guerre. On lâche rien, on cède pas, on avance, on avance, on recule pas.
Il y a plus d’un an, on y était. Tuques, perruques, clowns et ballons; nous aussi on peut rire de vous. Ça chante, ça ricane. La popo s’prend au sérieux, mais on a des crises de rire devant leurs visages impassibles. À la manifestation, on rêvait de révolution. On se g’lait l’cul avec une poignée de comparses sous la pluie froide du mois de mars. On est peut-être 60, avec la police ça fait une bonne centaine. On scande, on gambade, on fait des grimaces et des jokes aux uniformes qui nous bloquent le chemin (un peu comme les gamins qui essaient de faire pouffer les sentinelles), puis on rentre.
Le coup d’après, on est 300, puis 5000. Hé ho, on est là nous. On n’en veut pas d’votre budget d’marde.
Non. On n’en veut vraiment pas. C’est la grève… Ou pas. Heille, j’veux la finir ma session. Y a rien de juste dans la vie. Tout le monde se fait crosser, pourquoi pas toi? On s’engueule un peu, on tire, on se déchire. GGI! GGI! GGI! 14000 étudiants en grève. 16 – 20 – 45 – 173 000! GGI! GGI! GGI! Les écoles et les élèves se tapissent de carreaux rouges et verts. Ça te rappelles tu les couvertes que grand-m’man tricote à Noël?
- Jean Charest répète que la hausse aura lieu et qu’il serait inutile d’entamer un dialogue avec les étudiants.
Ben là ciboire, vas-tu nous écouter? Une vitre casse. Et su’l’boulervard René-Lévesque, y ont envoyé l’anti-émeute et des policiers sur leur bike pour contrôler la meute. Projectiles.
- (Les étudiants, ça fait du vandalisme, pi après ça chiale quand on leur tape dessus)
Un policier a aperçu un objet pyrotechnique; la manifestation a été déclarée illégale vers 18h30.
- On ne peut pas discuter avec des gens qui contreviennent à la loi!
22 mars 2012. Charest, si tu savais, ton budget – et, ton budget – et…Charest, si tu savais, ton budget où qu’on s’le met! Des tambours et des chants et des slogans. Les autobus arrivent en ville par dizaines.
on se rejoint ici à 16h pile! Je vais vous donner le numéro d’un avocat, prenez vos cells.
On repart pour Chicout à 16h15, arrangez-vous pour être là!
200 000 personnes ont manifesté pacifiquement. L’ambiance était festive, le SPVM n’a pas fait appel à l’anti-émeute. On reste, on reste, on reste pacifique.
Les syndicats, les maudits artiss’ pi la go-gauche de Q.S se joignent au mouvement.
Du côté du gouvernement : silence.
- La décision est prise. Majorité silencieuse. La juste part. L’intérêt du contribuable.
- 200 000 personnes, étudiants et personnes âgées. Surendettement, dépenses administratives inutiles, précarité. 200 000 fucking personnes.
On a appris que 200 000 personnes dans la rue, ça s’ignore très bien, mais que 30 personnes sur un pont, ça attire l’attention. Crions, plus fort, pour que personne ne nous ignore!
La décision est maintenue, le dialogue fermé.
De quoi, une jeunesse éduquée? Le plan Nord, c’est ça l’Avenir du Québec.
On disparaîtra pas si tu fermes les yeux, Monsieur le Premier Ministre.
La seule chose que ça fait, c’est qu’on sait maintenant que La meilleure façon de manifester, c’est sûrement la nôtre, c’est de prendre un pavé et de le lancer!
And then, the shit hits the fan. Et c’est l’ouverture du salon Plan Nord. C’est le temps que les grands parlent entre eux et partagent un peu de champagne. Rien de plus magnifique qu’un plan économique qui se met en branle. Le business n’arrête pas - coûte que coûte, il faut continuer de nourrir l’engrenage. Il n’y a qu’à fermer les stores et ignorer les cris, l’anti-émeute s’en charge pour l’instant, demain on leur donnera des jobs.
Plus d’un demi-million de dollars est dépensé pour vanter le budget Bachand aux contribuables, un petit 200 000 pour une publicité radio sur la hausse des frais et combien pour les belles annonces du plan Nord ? Pour les capsules internet sur la hausse magique qui règlera tous les problèmes du Québec à la fois?
Il y a des pavés qui se lancent. Des jeunes, des environnementalistes, des autochtones, des citoyens se pressent sur le palais des congrès et, horreur : certains ont réussi à pénétrer dans le garage. Alors là tout est permis, aujourd’hui comme au G20, il faut à tout prix éviter que la populace entre en contact avec la haute société. Gazez les, les p’tits sauvages au visage barbouillé de rouge, vargez donc – ils ont lancé des pavés, les malades.
- "ON PEUT LEUR DONNER DES JOBS, DANS LE NORD SI POSSIBLE"
Ce qu’il dit le vénérable John James Charest, c’est que le monde dehors, ils ont pas de place dans le processus décisionnel au Québec. Ils sont là pour qu’on les gave de pub pour leur montrer qu’on a pris les bonnes décisions – pas pour les informer quand même, c’est dangereux de faire ça. C’est pas des penseurs, c’est de la main d’œuvre, et on préfèrerait la tenir ben loin du monde civilisé.
( - Les maudits étudiants! Ça lance des affaires pi ça chiale quand ça se fait tirer dessus.)
Même les p’tites manifs de tous les jours et les actions éparpillées s’en font sentir. Tout est un peu plus tranchant, plus tendu. Les Démissionne, Charest ont fait place aux Charest, au bûcher! Il y a une étrange corrélation qui s’installe : moins y a de monde, plus y a de chance qu’ils se fassent tous arrêter.
À Québec, les choses sont tranquilles. La même centaine de personne participe assidument aux actions quotidiennes. Une manif féministe s’organise, un bel après-midi. Pas de casse, pas de violence. 81 arrestations.
( - Ben là. Ça occupe un lieu publique pi ça chiale quand ça se fait arrêter.)
Il n’y en a plus de pacifisme. Maintenant, sortir manifester, ça se fait avec des mouchoirs imbibés de vinaigre et des lunettes de ski. Les mesures qu’on laissait généralement aux quelques radicaux un peu trop intenses sont maintenant des règles de sécurité générales. Avant de débarquer des autobus, on nous explique nos droits et une fois sur place, on est souvent à la recherche de notre homemade escouade médicale – les étudiants de sciences infirmières.
Un flic de moins, dix bourses de plus!
Des fois, on ne sait pas quand la transition s’est produite, des fois on ne peut pas s’empêcher de voir un certain cop nous tirer dessus, mais on en arrive tous au point où voir un policier, c’est se sentir en danger.
Quand la S.Q embarque, you better run. On entend déjà les Move, move, move ! Dans la fumée et la panique, avec les yeux qui brûlent et la gorge en feu.
Tout le monde se radicalise. « La haine attise la haine, ça va péter un jour où l’autre ».
Une étudiante reçoit un projectile policier en pleine gueule.
- Bien fait pour elle, p’tite chienne communiste, commente quelqu’un, du confort de son salon.
Un policier se fait carrément tabasser par les manifestants, un étudiant perd un œil, une personne est dans le coma.
La rage, la rage. La haine. Qu’on respire, qu’on transpire. Les poings sont resserrés sur les cailloux jusqu’à en transpercer la peau. À la guerre comme à la guerre. On lâche rien, on cède pas, on avance, on avance, on recule pas. Vous voulez qu’on s’écrase, mais on n’a pas fait tout ça pour rien. Vous ne nous aurez pas par la force ni par l’usure.
C’est là qu’on en est quand arrive l’espoir d’une sortie de crise. Vingt heures de négociations pour aboutir à l’Entente de Principes. Même la CLASSE a signé, alors on se laisse y croire, juste un peu. Mais quand on commence à prendre connaissance des clauses, la bulle déjà fragile éclate.
On a l’impression qu’ils ont compté sur l’usure pour nous faire avaler une grosse merde enrobée de guirlandes. La proposition qui avait abouti des premières négociations avait échoué parce que contrairement à ce que le gouvernement semble penser, les étudiants savent compter. On a de la misère cette fois, à croire qu’ils ne sont pas encore en train de nous prendre pour des imbéciles.
Au fond, ce n’est peut-être pas le fond de la proposition qui cloche. Mais ça fait un an qu’on se fait mépriser, ignorer, manipuler. L’entente est longue et il y a beaucoup trop de place pour jouer sur la sémantique, beaucoup trop de petites zones où on peut se faire avoir. Au bout du compte, ça repose sur la bonne volonté du gouvernement à ne pas nous crosser, et vraiment, comment peut-on compter là-dessus?
La situation a trop dégénéré, les libéraux nous ont trop fourré, la frustration a trop monté. Les étudiants manquent de bonne foi. C’est vrai. Parce qu’on a appris qu’on ne peut pas se la permettre avec ce gouvernement-là. « C’est un pari », qu’ils ont dit, les représentants des assos. Peut-on réussir à mettre la main sur les millions de trop, jalousement gardés par une minorité surreprésentée?
Soit l’Entente est refusée et le mouvement continue dans la même voie, mais risque la division.
Soit l’Entente est acceptée, et le combat s’engage dans une autre voie – mal connue, donc risquée.
« C’est un pari », ce n’est pas la paix.