Les vers ébréchés
N’allez pas croire avec toutes ces conversations de comptoir, mais la plupart du temps il ne se passe rien au Bar Universel. Ce rien de zinc, ce sera en tout cas toujours mieux que la vacuité de certains livres servis en cubi. Il suffit d’avoir l’œil, c’est tout. Dans les petits riens du Bar Universel se nichent souvent de si grandes choses ! Tout ne se résume pas aux conversations entre habitués, les Quinté-Plus, Colonne-Morris, Panier-Percé, Tire-Bouchon, Bar-à-Tribord-Toute, Gras-du-Bide, Nez-Cassé, Fend-la-Poire, Matière-Grise, Pas-Possible et on en passe ! Même Mains-d’Oursins, le patron de l’estaminet et Y’a-pas-l’Feu, son employée, peuvent verser autre chose que du vin. Pourquoi n’auraient-ils pas droit, eux aussi, de verser dans la poésie ? Même Nez-Cassé, tout au bout du zinc ! Quand il effeuille sa solitude de boxeur rangé des rings, il peut être poète à ses heures, sans forcément abuser du blanc sec. Voyez la lumière percer à travers les vitres du Bar Universel et frapper ses larges épaules. Suivez des yeux, tout autour de lui, ces poussières en suspension comme autant d’étoiles accrochées à ses rêves. Le visage de Y’a-pas-l’Feu, illuminé dans cette lumière, le galbe de ses seins tout contre son pull blanc ; le chapeau de Tire-Bouchon, léger comme une chanson de Trénet ; les voyages dans le temps de Bar-à-Tribord-Toute; ses vieilles photos dentelées, du noir et blanc trempé dans les ocres du passé, des images posées comme des pétales sur le formica du Bar Universel ; les blagues de Fend-la-Poire, lunaire, cosmique, intersidéral, deux planètes qui s’entrechoquent en jouant au tac-tac dans la stratosphère du Bar Universel. Les voici, les aspérités humaines du troquet, la poésie râpée, avec ses vers ébréchés. Il en faut souvent très peu. L’irruption de Pas-Possible, sourire goguenard, refermant la porte du café derrière lui, peut suffire : - Vous savez quoi ? Mon cousin qui habite dans le sud m’a envoyé cet article : Le vin rouge le plus sexy du monde est vauclusien ! Ça vous en bouche un coin, ça, les galopins ! Un châteauneuf-du-pape a été cité dans le roman érotique Cinquante nuances de Grey… C’est pas sexy, ça ? La moue dubitative de Matière-Grise, le prof de philo retraité, en dit la plupart du temps très long aussi. Il aurait voulu disserter sur le vide qui, l’entendons-nous souvent affirmer, emplit de plus en plus de journaux. Pas cette fois. L’art de la poésie consiste également à magnifier les silences. Et puis soudain, une étincelle s’accroche à l’une des poussières en suspension. Elle virevolte ainsi jusqu’à la flamme dans laquelle se consume son admiration pour les immenses petites mains de ce monde tentaculaire. Matière-Grise est un coloriste : - Tu nous parles de nuances de gris et d’eau de rose bon marché ? Alors laisse-moi illuminer tes nuits de mille couleurs et d’un plus précieux liquide encore que ton eau de rose, avec ce vin. Regarde bien ce Nuits-Saint-Georges. Vois comme sa robe pourpre ose caresser tes yeux. Tes mains voudraient déjà courir sur son corps charnel et relever délicatement sa robe. Rêves-tu des notes vagabondes de ce tabac blond sur ta langue ? Imagine, un instant, cette grâce sensuelle emplir toute ta bouche. Tu la tiens, la promesse d’un final élégant, tout en dentelle. Bientôt, pourtant, les regrets de la robe disparue couleront sur le verre, comme les larmes de tes souvenirs. ---- Crédit Photo, Willy Ronis (Pub à Soho, Londres, 1955)











