Le port du kiosque est obligatoire
Ce n’est un secret pour personne, Mains-d’Oursins, le tenancier du Bar Universel, doit son surnom à sa pingrerie. Il a beau prétendre qu’il est seulement économe, il a toujours eu un rapport étrange avec l’argent. D’ailleurs, le patron de l’estaminet en parle si souvent que son obsession se voit comme le nez au milieu de la figure d’Henri Guybet. Pour tout dire, Mains-d’Oursins a le numéraire qui lui gratte le cerveau nuit et jour. Enlevez le saumon, gardez l’oseille et vous aurez son mets préféré. C’est pour cela que les habitués de son bistrot n’ont jamais compris pourquoi il s’évertuait, qu’il pleuve ou qu’il vente, à acheter chaque jour le journal chez le kiosquier du bout de la rue. Même Panier-Percé – d’ailleurs, qu’est-il devenu celui-ci ? – qui sème des euros à tout-va, s’est toujours demandé pourquoi le patron du bar ne préférait pas un abonnement à un tarif préférentiel. Sans compter qu’il se ferait livrer le canard à l’heure où blanchit la campagne, par Bougie-Solex, le porteur de journaux qui finit inexorablement sa tournée échoué sur le comptoir en formica du Bar Universel. - Je soutiens le petit commerce, moi, messieurs, répondait la plupart du temps Mains-d’Oursins quand la clientèle devenait insistante sur le sujet. L’absence de journal sur l’extrémité du zinc, ce mardi matin, relança une énième fois la question. - Ils est en grève, Colonne-Morris, que je vous dis !, finit par s’énerver le patron de café. Les kiosquiers faisaient grève aujourd’hui parce qu’ils en ont marre que leur diffuseur de presse fasse constamment grève. - Alors, elle est bien bonne, celle-là, releva Fend-la-Poire. Ils font la grève contre la grève ? C’est comme les enseignants qui manifestaient la semaine dernière contre la semaine de 4,5 jours par semaine pour laquelle ils s’étaient battus en 2008 ! Le bar au complet opina dans un tohu-bohu triomphant. Dans son coin, Y’a-Pas-l’Feu, la serveuse, reprit de plus belle le lustrage des chromes. Elle ne voulait pas être mêlée à cette conversation parce qu’elle savait exactement pourquoi Mains-d’Oursins faisait quoi qu’il arrive cap vers le port de Colonne-Morris avant d’ouvrir sa cambuse. Pas-Possible, jamais le dernier à aller fureter du côté du kiosque à journaux en quête de la nouvelle sensationnelle à colporter au bistroquet, piqua du nez dans son givry blanc au nez d’acacia. Lui aussi savait pourquoi Mains-d’Oursins passait chaque matin, invariablement, par la case départ au kiosque. Tout remontait à un fragile matin d’hiver, dans l’ambiance orangée des halos de réverbères. Colonne-Morris était passé prendre son petit café habituel chez Mains-d’Oursins. Quel mouche avait piqué l’affable vendeur de journaux, nul le sait, mais il attaqua le bistrotier bille en tête, avec le genre d’arguments qu’il vaut mieux éviter entre commerçants du même quartier. - Chaque matin je viens chez toi prendre un café et toi, tu ne t’es jamais arrêté prendre le moindre journal chez moi, alors que les nouvelles fraîches coûtent moins cher qu’un café. Tu ne trouves pas cela étrange, toi ? Les témoins de la scène comprirent vite que Colonne-Morris cherchait juste à taquiner gentiment Mains-d’Oursins sur son avarice. Mais ce dernier fut à ce point piqué au vif qu’il répliqua : - Donne-moi juste une raison d’acheter mon journal chez toi alors que j’ai 25 % de ristourne sur l’abonnement par mon beau-frère… - Je ne sais pas. Parions, répliqua Colonne-Morris. - Je ne parie jamais d’argent, répondit forcément Mains-d’Oursins. - Alors parions sur autre chose. - Sur quoi veux-tu parier Colonne-Morris ? - Je ne sais pas. Mais disons que si je gagne, tu viendras prendre chaque matin ton journal chez moi. Si tu remportes le pari, je continuerai à venir consommer mon café chez toi, tous tes jours d'ouverture. - Ok, top là ! C’était trop beau pour y croire. Colonne-Morris venait de faire admettre à Mains-d’Oursins le principe d’un pari. Y’a-Pas-l’Feu et Pas-Possible restèrent hébétés par la situation. - Tiens, je te parie que quand je vais claquer dans mes doigts, les candélabres vont s’éteindre, osa le kiosquier. - Alors là, je prends. Top là !, s’emporta le patron du bar. L’impensable se produisit. Sous le regard ébahi de Y’a-Pas-l’Feu, Pas-Possible et Mains-d’Oursins, Colonne-Morris regarda sa montre et au moment précis où il fit claquer ensemble son pouce et son majeur, les lumières de la ville disparurent comme par enchantement. Le genre de truc incroyable. Comme dans un film romantique à la guimauve ou un type, sur un balcon, frime devant sa prétendante, histoire de lui montrer aussi sa tocante dernier modèle. Bref, le genre de ficelle auquel on ne peut pas croire. Sauf que la ficelle était tellement grosse qu’elle forma le gros filet dans lequel Mains-d’Oursins s'était faire prendre. Chaque matin il devrait passer obligatoirement par le phare de Colonne-Morris. L’avenir, d’ailleurs, prouverait que le kiosquier avait bon fond puisqu’il continua à prendre son petit café au Bar Universel chaque matin avec une ponctualité d’horloger suisse. Et ce, grâce à la fameuse montre de son père, qu’il réglait chaque lundi, comme l’avait toujours fait son paternel, à la seconde près, sur les 7 heures de l’extinction matinale des réverbères. --- Photo / Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France











