Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Aujourd'hui, j'ai peur de dormir. Lorsque j'entends le sommeil venir à pas feutré, mon corps se raidit de lui-même, mes muscles se contractent, et j'ai des sueurs froides... J'ai peur, en fermant les yeux, de ne pas me réveiller. De voir ma vie prise, sans même que je puisse m'en rendre compte. Ou, pire, peut-être, de me réveiller, et de pouvoir regarder mon assassin dans les yeux avant qu'il ne m'achève... Sans même avoir le droit de lui reprocher d'ôter ainsi ma vie. Sans avoir le droit de lutter contre une mort que je mérite certainement. Peur de fermer les yeux, de m'abandonner au repos.. Et de les voir. Les entendre. Les toucher. L'effroi de ses revenants, tiré de leur repos éternel par mon imagination enfiévrée, leurs regards chargés de haine et de reproches à mon égard.. Leurs doigts pointés vers moi, leurs bouches ouvertes, comme pour crier au monde, ce que je leur ai fait, ce qu'ils ont subis par ma faute.. Parce que je les ai tué de mes propres mains ? Parce que j'aurais pu les sauver des griffes de leur agresseur ? Parce que je les ai regardé se noyer ? Oui, et non, tout cela à la fois, je ne sais plus.. Leurs visages s'entremêlent dans mon esprit, leurs corps se mélangent, je ne distingue plus les victimes des bourreaux, les méritants des pires enflures ; tout se fond en immense masse indistincte, sombre, noire, immense et terrible, qui tombe d'un ciel jadis bleu, mais dont la taille éclipse le soleil et me plonge dans l'ombre. Je la sens, tout contre moi, cette masse. Chaque seconde qui passe porte sa marque ; parfois, ce n'est que l'ombre qu'elle projette, haute dans le ciel.. Mais d'autres fois – si nombreuses fois – j'entends un vague hurlement étouffé ; et soudain, elle descend de son céleste perchoir, et la réalité de mon passé se rappelle brutalement à moi. Je crois alors pouvoir sentir leurs souffle dans mon dos, leurs poids contre mon corps, leurs sang m'envahir la bouche et m'étouffer, leurs doigts griffer mon visage et m'aveugler...
Alors, je rouvre les yeux. Je suis seul. Seul dans le noir. Ce qui est peut-être le pire, lorsqu'on s'éveille de ce genre de cauchemar, avec le souvenir de tous ces murmures accusateurs encore vivaces : la solitude. Il n'y a personne dans ma demeure ; nul n'aurait voulu y entrer, et de toute façon, je ne supporte plus personne. Non, j'affectionne la solitude ; sauf dans ces terribles moments où les remords se dressent de toutes part, et envahissent le moindre coin de votre esprit, de la chambre, chaque parcelle de votre vie.. Ou au contraire, peut-être est-ce spécifiquement cette horreur que j'affectionne dans la solitude.. Peut-être la culpabilité est-elle le seul moyen de me voir enfin comme un homme, et non comme un monstre absolu.
Les premiers jours, j'espérais pouvoir enfouir tous ces souvenirs au fond de mon âme, définitivement, les oublier, et ainsi m'en protéger. Mais voilà, les rumeurs vont vite, et moins d'une semaine après mon retour, alors que je redécouvrais lentement ce qu'était une vie ordinaire, oublieuse de la nature humaine, plus personne n'osait affronter mon regard. Je venais de quitter une sorte de sauvagerie, brute et bestiale, pour en rejoindre une beaucoup plus sophistiquée : la sauvagerie de la société organisée. Peu importe ! Ils ne réussirent qu'à me murer plus dans ma solitude, et à renforcer encore mon âme. Contre ceux de l'extérieur, et contre ceux de l'intérieur. Quelques semaines durant, j'ai cru endiguer ces souvenirs et ces états-d'âme...
Mais il suffit souvent d'un détail, pour que la plus haute et la plus solide des murailles s’effondre. C'était il y a trois jours. Je commençais à manquer d'argent, et , n'ayant aucune source de revenus régulière, je décidât d'aller sur le port, en espérant pouvoir louer mes bras pour débarquer quelques marchandises. Il faisait beau, ce jour là ; torride même. Le soleil chauffait ma peau, tandis que j'avançais lentement en direction du port ; je ne sais à quoi je songeais, à cet instant. Un détail trivial de ma nouvelle vie, peut-être.. Enfin ! Arrivé au coin de la rue, je sentis enfin l'odeur si caractéristique des ports en pleine activité ; et ce fut le déclic.
Le parfum de la mer, mêlé à l'odeur de poissons, et à la rumeur des hommes et des vagues, me fit soudain songer à la dernière fois où j’embarquais pour prendre la mer.. Et à mon dernier voyage.
Celui qui a si mal tourné.
Tout m'est revenu d'un coup en mémoire : le port qui s'éloignait, la première partie du voyage, calme, le capitaine que les marins traitaient d'incapable entre leurs dents, les deux autres navires peu à peu distancés, notre frégate, seule sur une mer bleue, le naufrage, les tentatives de remise à flot, la construction du radeau, le départ, la Machine attachée aux chaloupes, les cordes coupées, puis le chaos.. Le chaos, la Machine à la dérive, des morts, des morts, des morts.. Treize jours d'enfer absolu. Avais-je vraiment oublié ces horreurs ? Certes, non, mais la simple odeur du port, que je n'ai plus senti depuis la fin de notre périple, m'a rappelé, avec une réalité affreusement physique, tout ce que j'avais vécu.. Tout ce que j'avais été forcé de faire pour survivre. Je crois que je me suis arrêté, et que j'ai vomi au milieu de la route. J'ai été saisi d'une sorte de fièvre, comme je revivais, presque à l'instant près, ce que j'avais cherché à oublier ces derniers jours.. Je suis revenu chez moi, tant bien que mal, et suis resté prostré longuement, roulé en boule sous mon lit. J'ignore combien de temps je suis resté là, immobile. Toujours est-il qu'à partir de là, le mur était brisé ; j'avais beau tenter de colmater les brèches, la bête de mes remords glissait ses tentacules dans tous les interstices, et m'encerclait, m'enserrait.. Il est rapidement devenu évident que je ne pouvais plus lui échapper.
Plus que jamais, je me suis isolé du monde extérieur ; je manquais déjà d'argent, je l'ai dit. Je n'en gagnais plus : on menaça de m'expulser. Je repoussais l'échéance, me prétendant malade – ce qui n'était pas faux – gagnant du temps sur ces problèmes extérieurs ; pour voir mes démons gagner du terrain en moi-même.. Voilà pourquoi je prends la plume aujourd'hui : je ne peux plus porter ce poids seul. Aussi, je vais écrire, décrire, les événements qui me pèsent tant ; certes, pas avec force de détails, car ma mémoire reste confuse, et y penser est toujours douloureux.. Mais si je ne fais pas sortir ce pu de la plaie de mon esprit, je vais tout droit vers la folie. Aussi, quel que soit la personne qui lira ces lignes – et peu importe que ces lignes soient lues ou pas – qu'il pardonne, peut-être, mon manque de précision, ou ma concision ; je ne décrirais assurément pas mon séjour sur la Machine jusque dans les moindre détails.. Je ne le peux, et ne le veux. Que ces mots soient mon seul témoignage, une tentative de guérir mon âme, un moyen de partir à la recherche du temps perdu.. Je n'ose imaginer ce qu'aurait été ma vie, si ce jour là, je n'avais pas embarqué sur cette damnée frégate.
Après cette longue introduction – mais elle m'apparaissait nécessaire ; et de toute façon, je ne savais comment commencer autrement – je vais coucher par écrit une illustration des plus abominables exemples de la fureur humaine. Je commencerais mon récit à partir de l'instant ou la Machine se retrouva seule en mer ; la Machine est le surnom que nous avions donné au l'immense radeau, où 150 d'entre nous étions embarqué, et tracté par les chaloupes de la frégate, pour tenter de regagner la côte. Je faisais donc partis de ces 150 pauvres hères. Je me souviens que la nuit qui précéda le drame, j'avais fait un étrange rêve – que je qualifie presque aujourd'hui de prémonitoire. Je dormais, donc, et je rêvais que nous étions tous alignés, les marins de la Machine, alignés les uns à côté de autres, les mains attachés, debout sur une immense potence. Nous avions tous la corde au cou. Nous ignorions quel était la raison de notre pendaison, mais je la sentais confusément injuste et abjecte. Notre bourreau n'était autre que Hugues Duroy de Chaumareys, notre capitaine de frégate. L'instant de notre mort approchait. Je sentis le sol se dérober sous mes pas, et le chanvre s'enserrer autour de mon cou... Puis j'entendis le bruit d'une corde que l'on coupe. Je chuta ; je me suis brusquement relevé, et ai entraperçus quelques silhouettes disparaître dans l'horizon . Nos sauveurs ? Je regardais autour de moi, pour découvrir presque tous mes camarades pendus. Seul une dizaine d'entre nous semble avoir été sauvés : je ne distingue pas leurs visages. Je veux m’approcher et les interpeller, quand je suis brusquement ramené à la réalité. Des cris et un tumulte, qui font tanguer le navire ont tôt fait de dissiper les brumes de mon sommeil. Je ne comprends pas ce qu'il se passe, et tente maladroitement de rester debout, tout en scrutant l'horizon dans la direction où se pressent les autres. Je ne distingue rien d'autre que le reflet des étoiles sur une mer d'huile.
Alors que je m’apprête à demander à mon plus proche voisin ce qu'il se passe, je réalise soudain ce qui cloche : oui, je ne distingue rien ! Ni les chaloupes, ni les cordes qui permettait de guider le radeau surchargé. Rien. Nous sommes abandonné !
Je regarde autour de moi ; la majorité de notre équipé s'éveille, ou cherche encore à comprendre ce qu'il se passe.. Moi-même, je n'étais pas encore sûr de saisir ce que signifiait tout ceci. La clameur montait de plus en plus, vainement : les chaloupes qui nous ont abandonnées ne feront pas demi-tour.
Rapidement, l'équipage se calma : le radeau, bien que grand, restait un radeau, et nous étions toujours 150 êtres humains à la dérive, sur une immense planche de bois, de l'eau déjà aux genoux... Il ne manquerai plus, que, dans notre colère première, nous ne fassions chavirer notre seule chance de survie. Une sorte de calme surnaturel s'installe sur le radeau; et c'est bientôt une atmosphère de désespoir et de résignation qui se répand dans l'équipage. Je tente donc tant bien que mal de finir ma nuit.
C'est vraiment le lendemain que l'horreur commence : lorsque nous prîmes conscience du peu de vivres disponibles, de l'état du radeau – que les éléments auront tôt fait de dégrader -, des chances infimes, finalement, que nous avions de nous en sortir. Pris de désespoir, trois hommes se jetèrent à la mer ; ni moi, ni aucun autre, n'a même essayé de les arrêter : je crois que chacun calculait les chances de s'en sortir dans cette situation.. Et puis, trois personnes disparues, cela fait toujours une charge de moins pour la Machine.
J'étais installé contre une des barriques de vin que nous possédions. Vers midi, la chaleur commençait à devenir insupportable : la soif montait lentement, et les autres passagers commençaient à s'agiter. Je crois que l'on eu tous plus ou moins la même idée ;qu'importe, c'est moi qui fut comme l'étincelle qui fit exploser la barrique de poudre... J'ai bu la première rasade. Dans une sorte d'hystérie générale, nous vidâmes un tonneau entier de vin, et une partie des vivres ; quelques uns parmi ceux qui étaient soldats tentèrent de nous arrêter, ou, tout du moins, d'organiser et de contenir cette dilapidation de nos maigres réserves. En vain. Ils ne réussirent qu'à provoquer plus de chaos. Je crois même qu'un ou deux d'entre eux tomba à la mer, avant même le début des hostilités. Évidement, nous ne nous arrêtâmes pas au simple péché de s'oublier dans l'alcool ; le tonneau vidé n'avait pu être correctement partagé entre tous sur le radeau. Alors, entre ceux qui voulurent empêcher que l'on ouvre d'autres tonneaux, par souci de rationnement, ceux qui désiraient leur part, et le plus grand nombre qui cherchait juste quelqu'un sur qui déverser sa fureur... Ce fut la première mutinerie. Principalement dirigée contre les soldats qui tentaient d'organiser cela, puisque perçu comme une autorité malvenue, mais aussi contre moi et quelques autres, qui avions eu le toupet de profiter un peu trop de cette malheureuse barrique...
Bref, tout explosa : les coups pleuvaient, les hommes se bousculaient les uns les autres, des armes furent tirées au clair ; quelques-uns tombèrent à l'eau, d'autres virent leur jambe brisés entre les morceaux de bois du radeau, que l'agitation malmenait, du sang gicla. Je fut pris comme les autres dans le tourbillon de violence et de haine gratuite qui agitait l'équipage comme les derniers spasmes d'un corps à l'agonie. Je me souviens avoir brisé de mes propres mains la nuque d'un soldat qui me menaçait ; j'ai échangé des coups avec de nombreux autres hommes. L'un d'eux finit par me jeter au sol, et me maintenir la tête dans l'eau.. Je sentis l'oxygène me manquer, et tout devint encore plus confus qu'avec la brume de l'alcool et la folie générale. Je fut brusquement libéré, et dans ma rage, j'ai violemment frappé celui-là même qui venait de me sauver en abattant mon agresseur. Il n'eut pas le temps de riposter : une lame traversa son cœur.
Je ne sais plus vraiment comment mais je parvins à éviter le pire – pour mon intégrité personnelle, en tout les cas.. La bagarre fut interrompue lorsque le temps s'est soudain couvert. L'altercation n'avait pas durée plus d'une vingtaine de minutes, mais elle avait suffit pour provoquer la mort de nombre d'entre nous.. Je vous laisse imaginer la tension qu'il y a avait à présent entre les divers membres de l'équipage !
Les mutineries furent relativement fréquentes, et avaient lieu pour des prétextes de plus en plus vitaux – et certainement triviaux en une autre situation.. Cependant, lorsque notre nombre fut suffisamment réduit – par la faim, la soif, les noyades, les carnages, et les suicides – ils finirent par cesser, et un silence morose régnait presque perpétuellement sur les restes de la Machine.
Les vivres étaient épuisés. Cela faisait déjà deux jours que les plus désespérés avaient commencé à manger les cadavres, mais je ne m'étais pas encore abaissé à cela ; je me croyais encore digne ! Hélas ! J'avais perdu ce qui faisait de moi un être humain depuis longtemps. Je ne sais plus depuis combien de temps nous dérivions, lorsque je me décida enfin à franchir le pas.. Je n'avais pas mangé depuis au moins trois ou quatre jours, et je venais de finir le vin que j'avais réussi à conserver avec moi. Je mâchait un morceau de corde pour calmer ma faim, mais rien n'y faisait : mes yeux se tournaient sans cesse vers les morceaux de chair que des "camarades" faisaient sécher, et mon ventre se tordait de plus en plus.. Je finis par voler un bout de viande, de la cuisse, je crois, et par le gober d'un coup – pour éviter d'en sentir le goût. Mes entrailles se tordirent, et je rendis immédiatement ce qui me servait de repas.. Je me suis forcer à en ravaler d'autres. Les autres me regardaient d'un œil morne, sans s'offusquer du fait que je m'étais servis dans leurs réserves ; je crois qu'alors on était au-delà de ça.
Les nuits était aussi terrible que les jours : le froid, les vêtements mouillés, les cris de douleur et d'agonie de ses compagnons que l'ont tente d'ignorer.. Plus d'une fois, je me suis réveillé en sursaut parce que quelqu'un venait de se jeter à l'eau, ou par le bruit de l'os d'une jambe qui craque en se prenant entre les morceaux de bois de la Machine – qui nous broyait aussi sûrement que la nature et que les autres hommes. Je n'ai jamais essayer d'en sauver un seul. L'instinct de survie, peut-être... La peur de subir le même sort que ceux qu'on l'on aide.
Une fois, même, j'ai été achever l'un de ces malheureux. Non pas par charité ; dans les derniers jours de notre périple – bien que nous ignorons que c'était les derniers -, je me suis levé une nuit où la faim ne me permettait pas de dormir. Doucement, je me suis approché d'un homme, qui, depuis deux ou trois jours, étaient coincé entre les planches du radeaux, et que nous nourrissions de temps à autre pour faire taire ce qu'il nous restait de conscience morale. Je me suis approcher, donc, armé d'un lourd bâton. Il dormait, je crois. A moins qu'il ne fit semblant. J'ai levé mon bâton, puis que je l'ai abaissé, une fois, deux fois, trois fois. Il ne lâcha pas un seul cri ; mon premier coup lui avait déjà brisé les cervicales. Personne dans le radeau n'est venu pour m'en empêcher. Je me suis ensuite saisi du couteau qui pendait à la ceinture de ma victime pour dépecer sur son cadavre quelques morceaux de viandes.. Puis je suis revenu à ma place avec mon triste butin. Sur le chemin, j'ai cru voir deux ou trois survivants me regarder : cela ne m'a pas arrêté. Une autre fois, encore, plus tôt je crois, je fus réveillé en pleine nuit par un marin à qui j'avais disputé l'un des derniers biscuits rances la veille. A moins que ce ne fut une gorgée de vin ; je ne sais plus. Il était armé d'une épée brisée, et s'apprêtait à l'abattre sur mon crâne ; d'un vif mouvement, je l'ai projeté vers l'arrière. Il est tombé, et à lâché son épée. J'ai posé mon pieds sur son visage, et l'ai maintenu sous l'eau. Une fois sûr de sa mort, j'ai été me coucher. Ni plus, ni moins.
Le dernier jour - le seul que j'arrive à situer chronologiquement en fait -, nous n'étions plus que quinze, sur une plate-forme surélevée, la Machine s'enfonçant de plus en plus sous la surface de l'eau. Réduit à boire notre urine, mastiquant les restes de viandes le plus longtemps possible. Nous n'en croyions pas nos yeux lorsqu'on vint finalement à notre secours ; c'était l'Argus, une des frégates qui accompagnaient la nôtre avant notre naufrage. Nous le vîmes passer une première fois ; il nous ignorât. Par chance, ou par malchance, il revint quelques heures plus tard, et cette fois ci nous aperçu : il nous récupéra. On l'avait envoyé récupérer l'or qui devait être sur les lieux de notre naufrage, dans l'épave de notre frégate, La Méduse.
Sur 150, 10 seulement survécurent. J'étais l'un d'eux.
Journal d'un marin de la Méduse, retrouvé dans l'atelier de Géricault, près de ses esquisses pour son tableau Le Radeau de la Méduse.