L’affaire de la juge punie
Je sens en moi deux postulations contraires.
Un penchant pour le calme, la stabilité, le Quai d'Orsay, Paul Morand, les suites de Bach pour violoncelle. Et un tropisme pour moquer les situations ridicules de la comédie sociale, une défiance absolue envers les réflexes des gens du commun, envers leurs fausses pudeurs, leurs hypocrisies. Je goûte beaucoup doubler le gauchisme par l'anarchie et la pensée automatique par les outrances de Louis de Funès, de Céline, de Jean-Louis Costes.
Par exemple je jouis au suprême du spectacle de cette juge américaine, qui du haut de son estrade rendait un verdict de routine en y mettant toute la morgue que pouvait rendre sa méchante figure encadrée d’un lainage dépeigné. Elle croyait pouvoir impunément articuler quelque acide sentence de condamnation lorsque soudain le prévenu, dans un moment de fureur désespérée, effectua un saut prodigieux de quatre mètres avec l'agilité du babouin cynocéphale (Papio hamadryas). Il atterrit sur l'estrade et parvenu en cet endroit, se mit à rosser la juge et à la couvrir d'imprécations grossières.
Ma surprise fut si grande voyant cela que je ne pus réprimer une exclamation du genre de celles qui vous viennent au stade lorsque votre équipe entame une contre-attaque prometteuse. La vieille juge fustigée d'amères réprimandes se récria par des beuglements, par des glapissements indignes de sa fonction, poussés sur plusieurs tons peut-être, mais quelques variés qu'ils furent aucun d'entre eux, après plusieurs écoutes attentives, ne se sont avérés compatibles avec la notion de "Right Honourable", de Très Honorable représentante de Haute-Cour. Plus grave, quelque repoussantes que furent les stridulations sorties de ce visage boucané, elles ne permirent point d’effrayer le contrevenant qui eut dix secondes durant toute latitude pour assouvir sa vengeance tout son soûl sur Madame la Juge. Et j'avais envie d'apostropher moi aussi cette secrétaire du Pouvoir pour lui demander comme Raggasonic en 1997 au nom de qui tu t'exclames, au nom de qui tu condamnes, avec les lois que tu proclames?
Trois garde-chiourme finirent tout de même par surgir sur l'estrade avec la résolution de faire lâcher prise au rebelle. Leur acharnement à taper sur le récalcitrant, les décharges électriques de dix mille volts sorties de leurs piques à bestiaux ne permirent nullement d'arraisonner l'individu et l'un des gardes fut même sévèrement atteint par un coup perdu (enfin pas perdu pour tout le monde, question de point de vue).
Pendant ce temps, Madame la Juge très honorable était sans discontinuité honorée de soufflets, nous vous faisons grâce des détails. Trêve de plaisanterie, il nous faut au contraire vous entretenir de ce sujet en n'omettant nulle péripétie et voici toute la vérité. Pendant dix secondes, qui parurent dix minutes, dans un désordre indescriptible, Madame la Juge fut très copieusement rossée, fouettée, battue, la vénérée représentante de la loi punie, piétinée, outragée, renversée de son trône et placée cul par-dessus tête en une allégorie de l'inversion des valeurs prônée par le féminisme, et, solidement maintenue en cette posture, bastonnée de coups de pied comme un vulgaire colporteur par les laquais d'un marquis, elle se fit crêper le chignon à en défriser vingt siècles de frise chronologique et sa vile tignasse avec. Dignitas et Gravitas remis à l'endroit, nous avons Cicéron en horreur et depuis longtemps nous vibrons aux harangues de Catilina.*
Le suspect finalement maîtrisé fut mené derechef en cellule par un renfort de gardes que l'on pouvait voir sur les bandes de vidéo-surveillance tourner de toutes parts des regards incrédules, s'invectiver, se rejeter la responsabilité les uns sur les autres: "Mais enfin triple buse, pourquoi ne tenais-tu pas plus étroitement la laisse de ce dangereux criminel ?" ; "Et toi donc, tête de linotte, que n'avais-tu point entravé ses membres inférieurs pourvus de mains en leur extrémité?", cela dans un brouhaha tel que nul ne put savoir à qui incombait la faute. Ils se réconcilièrent toutefois en soutenant la magistrate qui titubait comme une galéasse de l'Armada en perdition dans l'estuaire du Tage à mesure qu'elle progressait à pas comptés vers la sortie de la salle (car l'audience était levée).
Ce fut un délice de fin gourmet, le dessert surprise, la mousse au chocolat du patron dans ce dîner-spectacle lorsque madame la juge émergea de la tribune sous laquelle la correction venait de lui être administrée. Pour se figurer la scène il faut concevoir que la juge très digne avait disparu du champ des caméras. Elle avait cru échapper à sa punition en se terrant sous le bureau mais ce ne fut que pour subir plus immobilisée le châtiment infligé par le malfaiteur.
Madame la juge sortit de sa cambuse, fripée comme un chat de gouttière après l'averse, la morgue juridique plus accentuée sur sa face que sur 20 caricatures de Daumier multipliées par 30 portraits de Chambre des Lords. Échevelée, titubante, soutenue par deux gardes elle s'en alla avec des regards qui demandaient pourquoi. Comment cela pourquoi, trépignais-je exaspéré? Mais parce que, voulais-je lui répliquer, parce que vous étiez outrecuidante et que vous l'ignoriez jusqu'à que ce sauteur en longueur dût de si loin venir vous l'apprendre. Cette variante du grand bond en avant maoïste eut le mérite de vous révéler que votre insolence, et celle de quelques autres, ne tient qu'à un fil, qu'à un saut. Petit pas pour l'homme, grand pas pour l'honneur de l'homme.
L'Evangile présente parfois des stances sèches qui reviennent me tarauder jour et nuit. Par exemple dans Ephésiens chapitre 5, "pas de bouffonnerie" (aussi traduit parfois par "pas de parole bouffonne"). L'apôtre proscrit les divertissements fondés sur la moquerie, la loufoquerie, la farce grossière. La Bible nous appelle à une austérité heureuse, à la joie intérieure (gaudete) qui n'est pas encore l'explosion expressive de la joie de la victoire finale enfin acquise, définitive (laetitiae). Or nous devons ne point nous éloigner de la Bible. J'admire au suprême les religieux profonds, les vrais, les érudits qui appliquent par des actes leur étude et leur prière. Cela chez nos familiers Saint Issac le Syrien, Saint François d'Assise, mais encore j'en fais ici l'aveu chez des chrétiens non-catholiques comme les Séraphim de Sarov, les Quakers du 17e siècle, les mormons du 19e siècle. On trouve même des choses étonnantes chez certains mystiques non-chrétiens comme Rûmi ou Ghazali. Alors comment concilier le goût pour la sobriété avec la jouissance de voir ces magistrats américains enfin rossés comme ils le méritent, bien fessés, bien flétris ? Je l'ignore et dois en faire ici la confession publique pour confier ces tiraillements à vos prières.
* "Crédit, pouvoir, honneurs, argent, tout est à eux ou à leurs amis; à nous ils laissent les échecs, les dangers, les condamnations, la misère. Jusques à quand le permettrez-vous, hommes sans peur? Une mort que notre courage rendra honorable n'est-elle pas préférable à une vie misérable, sans pouvoir, que nous perdrons dans le déshonneur, après avoir servi de jouet à la tyrannie d'autrui? Ah ! je prends à témoin les dieux et les hommes, la victoire est là, dans notre main. Nous sommes jeunes, énergiques; d'eux au contraire, le temps et la richesse ont fait des vieillards. Nous n'avons qu'à commencer; pour le reste, nous verrons bien. Peut-on, si l'on a du cœur, peut-on tolérer ces énormes fortunes, qu'ils gaspillent à bâtir sur la mer, à niveler les montagnes, pendant que nous n'avons pas d'argent même pour le nécessaire? peut-on leur laisser édifier deux ou trois maisons à côté l'une de l'autre, tandis que nous n'avons nulle part un foyer bien à nous? Ils achètent des tableaux, des statues, des objets d'art, font démolir une maison qu'ils viennent de construire pour en bâtir une autre, bref imaginent cent moyens de dissiper et de gaspiller leur argent, sans que par leurs folies ils puissent jamais en venir à bout. Et pendant ce temps, c'est chez nous l'indigence, au dehors les dettes, un présent sinistre, un avenir encore plus sombre; en un mot, une seule chose nous reste, l'air que nous respirons pour notre malheur. Réveillez-vous donc !" Salluste, La conjuration de Catilina.












