Les Loups sont entrés dans Paris, Texas.
Un riff de guitare glissando et déjà, les peaux de Raphaël Chassin qui résonnent. L'entrée en matière du nouvel album de Matthis Pascaud rappelle la musique que Ry Cooder avait écrite pour le film de Wim Wenders. La création d'un espace sonore qui ouvre sur des paysages à la fois fascinants et désolés, un état sauvage à la fois cinématique et intérieur. Mais la présence du batteur vient dire combien cet espace obéit à un rythme, combien il n'est pas vide et sourd.
Car dès la deuxième partie de ce premier morceau, Laurent Vernerey vient lancer ce disque dans des graves ronds et rampants, s'insinuant, se lovant, tout en imposant une présence moite qui dessine un bayou en arrière plan. Et puis la voix ample et tranchante à la fois de Celia Kaméni pose des aigus planants et saisissants ("you better not !" comme une douceur menace) en se posant sur les couches de guitare (riff aigu sur motifs mediums) que Matthis Pascaud construit comme une cabane dans le paysage.
"Wild Trip" et la route semble reprendre comme sur le dos d'un cheval, trot léger et décor qui défile. Le saxophone aux teintes embrumées et la clarinette basse en ornementation répétitive de Christophe Panzani disent toute la monotonie d'un voyage qui s'avère pourtant léger dans son allure avant que "Gran Sasso" accélère l'allure sous l'impulsion d'une basse aux relents soul-funk. Le thème de guitare est presque western avant de se heurter à un motif presque pop. Le disque a en effet été enregistré à Abbey Road, chapelle pop s'il en est mais il aurait aussi bien pu être conçu à Muscle Shoals (le studio situé en Alabama où Arthur Alexander, Wilson Pickett, Aretha Franklin et les Stones ont enregistré) tant les tonalités semblent empreintes de l'esprit du Sud des États-Unis-Unis, quelque part entre Memphis et New Orleans. On y croise aussi des entrelacs de guitare qui rappellent Los Hermanos Guttierez, Bill Frisell, Ry Cooder encore, Julian Lage voire Pat Metheny à son plus pastoral. Et lorsque la voix de Celia Kameni vient caresser la mélodie de "Rose", on jugerait entendre des effluves caribéennes remonter du Golfe du Mexique pour élever ce thème proche des ambiances du groupe Khruangbin.
La longue marche de la meute s'enrichit ensuite des notes étouffées du piano de Gaël Rakotondrabe, comme si le paysage dessiné par les phrases de guitare jouaient avec des bancs de brume. Une rare guitare nylon vient ensuite entamer un thème prolongé au saxophone et à la clarinette basse sur des roulements de batterie qui suggèrent un feu allumé pour dissiper l'humidité de la brume. Chaque morceau fait naître des images auxquelles on s'abandonne volontiers comme "On The Path" et ses riffs et arpèges qui se répondent sur un tapis de basse sinueuse, évoquant des herbes hautes dans une brise douce remontant du sud.
"Meute", seul morceau collégial, est tenu par une cymbales ride légère et insistante à la fois, sur une basse ronde et une guitare partagée entre accords plaqués et mélodie louvoyante. Le groupe avance en meute resserrée comme s'il gravissait solidairement la pente d'une montagne.
"Mrs Mills" (surnom du piano droit du grand studio d'Abbey Road) clôt l'album sur une note plus noire, dans une ambiance qui n'est pas sans rappeler le Dr John des débuts auquel Matthis Pascaud avait rendu hommage avec Hugh Coltman dans l'album "Night Trippin'". New Orleans comme carte postale finale de cet album, en toute logique.
Mais le voyage n'est pas fini. Car le silence qui suit est propice à la rêverie, à la réminiscence des impressions que l'on vient de ressentir. On reste délicieusement plongé dans ce bain musical qui mêle tant les ambiances que l'on serait bien en mal de mettre une étiquette dessus. Quel besoin ? Cette musique est libre comme le voyage, comme cette 'trail' qu'elle a suivie et dessinée à la fois.
Libre comme le(s) loup(s) qui hantent des paysages qu'ils redessinent de leurs pattes, de leurs silhouettes.
Alors on retourne le disque et on repart sur le sentier des loups.











