Ich bin ein Düsseldorfer !
Je suis né pendant la construction du mur de Berlin. Cette mesquine abomination que les moins de 20 ans ne semblent pas connaître. La deuxième guerre mondiale et son lot d'horreurs ne s'étaient tus que depuis 16 ans… Comme cela semble irréel aujourd'hui. L'Allemagne n'était pas au ban des nations, non, mais elle se reconstruisait lentement, avec une force de caractère qui puisait dans une forme de déni de ce qui s'était passé. Comment faire autrement quand la culpabilité gronde au fond de soi. Regarder devant, vers un ailleurs qui gomme les cauchemars.
Début des années 70. La bande son de ces années d'enfance est primordiale. Elle participe d'une certaine forme d'émancipation vis-à-vis de la génération précédente. Car en France aussi, on veut éliminer les scories du passé musical. L'explosion du rock américain a un peu fait long feu, ici. Mais la pop anglaise des années 60 et la vague « Salut les Copains" a redistribué les cartes. La chanson « à la papa" fait moins recette que le vison yéyé. Et comme tout va vite, la pop, le rock brûlent tout sur leur passage. Gainsbourg, Ferré rejoignent les jeunes. Mais les nouvelles tendances viennent toujours d'Angleterre et des Etats-Unis. Les créateurs de mode et de sons (seul le cinéma semble résister à cette malédiction) sont anglo-saxons et leurs musiques viennent en grande partie du blues.
Issu d'une famille qui baigne dans la musique classique, je laisse mes oreilles happer les sons de la radio depuis mon plus jeune âge. Mon père a toujours une radio branchée dans une pièce et entre deux bulletins d'information, de météo et des résultats du tiercé, je guette les bribes musicales qui s'échappent de la petite machine magique sur laquelle sont gravées les mots « Pizon Bros". Je commencerai a vouer un attachement tout en douceur à Joe Dassin (première période folk) et à Sidney Bechet. A l'arrivée au collège, les choses s'accélèrent : Shocking Blue, Martin Circus, les Beatles (oui, ils se sont séparés un an auparavant mais leur empreinte ne cesse de grandir), Norman Greenbaum, le 45t est encore roi. Je n'ai pas encore d'électrophone et pas de budget pour les disques, je joue juste les 45t de mes parents sur le vieux Dynavox. Dont un superbe 45t de Dean and Jean, délicieusement doo-wop, que je m'amuse à passer en 78t pour le faire sonner comme Donald et Picsou.
Et puis il y a « Pop Corn", cet étrange et fascinant morceau instrumental du groupe ( ?) Hot Butter, qui résonne en boucle partout. Une cascade de notes issue de cet étrange instrument que l'on nomme synthétiseur. Un son électronique, qui ne ressemble à rien d'autre, qui ne semble pas venir d'Amérique ou d'Angleterre mais d'ailleurs. Un succès colossal. Sans lendemain. On oublie.
Ou pas. 1974. Trois ans ont passé, une sorte d'éternité à 13 ans. Les choses changent en cette année, ce n'est pas la révolution mais il semble que l'ancien monde de nos parents se fissure. Le président meurt, la croissance s'arrête, les esprits se libèrent, des voix s'élèvent, tout cela est confus dans mon esprit, mais on dirait que le monde semble s'accorder un peu plus à mon esprit qui s'ouvre. La radio est toujours là, en fond sonore, et un jour, un étrange son en sort. Une mélodie simple, posée sur quatre accords qui défilent comme le son des voitures quand elles nous doublent sur la route (nous roulons en Citroën Ami 6 break…). Quand le morceau change de tempo, le présentateur prend la parole (je n'apprendrai que bien plus tard que le morceau durait vingt-deux minutes) et présente le groupe dont je ne comprends pas le nom (et encore moins le titre).
La déception passée, j'essaie de me remémorer le motif mélodique et la boucle rythmique. Curieusement, elle me revient en tête sans effort et je vais m'employer, pendant le reste de la journée, à entretenir ce souvenir, recréant d'une certaine façon, la longue plage que constitue « Autobahn" sur l'album du même nom de Kraftwerk. Ce morceau va rester ancré dans mon esprit à tout jamais, étirant son harmonieuse suite d'accords évoquant le déplacement d'une voiture sur l’autoroute dans les limbes de mon cerveau. Ce synthétiseur lancinant, à mille lieues de celui, primesautier, de « Pop Corn", va éveiller un tout nouvel intérêt pour des sons différents, qui ne sont plus hérités du sacro-saint trio guitare/basse/batterie mais de nouveaux instruments fascinants, qui semblent prêts à marquer nos esprits avides de science-fiction, dans ce monde où la machine à rêver semble alors commencer a s'enrayer.
Le morceau passe assez peu sur les ondes, et le fait que le groupe soit allemand n'est pas mis en avant. La scène allemande de l'époque (les Can, Neu, Tangerine Dream, Popol Vuh, Klaus Schulze…), si célébrée aujourd'hui n'est ni structurée, ni reconnue (l'appellation Krautrock inventée par la presse musicale anglaise est d'ailleurs profondément péjorative, alors). L'identité du groupe n'est pas encore définie dans les media. Il faudra attendre deux ans et le phénoménal succès de « Radio Activity", pour que commence réellement à se dessiner l'image du quatuor élégant, raffiné et déjà un peu robotique. Le morceau, qui devient même un générique sur Europe 1 est pourtant un véritable moteur d'angoisse avec son entame en morse et sa montée mélodique suivie d'un chuintement mécanique. Le texte n'est pas plus rassurant, prédisant que le radioactivité pourrait signer la fin de l'humanité. Entre C. Jérôme, les Rubettes et Captain and Tennille, le tube de l'été détonnait quelque peu. Et cette fois-ci, Ralf Hütter et Florian Schneider, les deux têtes pensantes du groupe, apparurent dans les media. Ce fut un choc et une révélation. Un choc car ils étaient aux antipodes des vedettes du rock, même les plus étonnantes comme David Bowie ou Bryan Ferry. Chez les musiciens allemands, l'attitude, le maintien, le discours semblaient tout droit sortis d'un manuel de bonnes manières. Ils s'efforçaient de parler plusieurs langues, ce qui participait à cette idée que les racines du groupe étaient plus européennes que strictement allemandes. Originaires de Düsseldorf, ils étaient proches à la fois de l'aspect industriel qui leur valait leur nom et des racines romantiques de l'Allemagne Rhénane. Les titres « Antenna", « Air Waves" et « Ohm Sweet Ohm » combinaient également ces deux aspects : raideur expérimentale et douceur mélodique.
Alors que les ondes se remplissent de sons futuristes (Vangelis et son « Pulstar », Jean-Michel Jarre et son « Oxygène », Space Art et son « Onyx »), le coup de maitre que fut l'album suivant, « Trans Europa Express" résonne encore aujourd'hui comme un manifeste. De « Europa Endlos" au morceau-titre, Kraftwerk s'affranchit de sa germanitude pour s'inscrire dans une revendication européenne (à l'époque, pour rappel, la CEE ne comptait que 8 pays). Mais le groupe sait également rappeler ses racines allemandes en intitulant un morceau « Franz Schubert" (avec une certaine dérision même si le motif en arpèges peut rappeler le compositeur du Notturno). La pochette est également révélatrice. Le groupe apparait en photo deux fois, dans un portrait en noir et blanc qui rappelle les photos de classe en studio. Florian Schneider y apparaît comme un homme moderne, en costume trois-pièces, un peu raide. Mais son visage, et notamment son regard, trahit une forme de malaise interne, comme une forme de mélancolie mahlérienne, le cœur fébrile derrière la façade héraldique Une deuxième photo accentue encore cette impression : le groupe y pose assis autour d'une table (que l'on imagine sur la terrasse d'une auberge bavaroise) sur fond de ciel paradisiaque, le tout colorisé comme ces cartes postales G d'O des années 60 qui travestissaient la réalité sous des atours pastels. Cette photo ramène le groupe à une posture très germanique et nostalgique qui contredit l'aspect avant-gardiste de leur musique mais qui rappelle pour la dernière fois dans leur iconographie leur ancrage humain. La cassette que je possède à l'époque reprend le visuel du 45t, un fond noir avec le train à grande vitesse en motif argenté en son centre, prêt à jaillir de la boîte tant son aspect futuriste nous ramène encore à la science fiction, à l'esthétique de « Radioactivity", le groupe disparaissant au profit d'une image futuriste, cette fois-ci moins angoissante. Cette angoisse sourde qui est pourtant aussi présente dans cet album avec « Hall of Mirrors" (« Spiegelsaal" en allemand) et surtout « Les Mannequins", version chantée en français de l'original allemand « Schaufensterpuppen". Cette histoire de mannequins s'échappant de leur vitrine et déambulant dans la ville distille un malaise palpable, par son écriture cinématographique et sa scansion volontairement saccadée à outrance. Les radios s'en emparent et un 45t est édité, qui dut tomber dans l'oreille d'un certain Daniel Darc, le « Mannekin » des Taxi Girl n'étant pas sans rappeler son illustre prédécesseur.
Mais ces « Mannequins" de Kraftwerk annoncent aussi un virage dans leur carrière. Cette image d'une forme d'homme-robot va devenir centrale dans la communication du groupe à partir de l'album suivant, « The Man Machine". Depuis la pochette au visuel propagandiste arborant quatre silhouettes de profil qui n'ont plus d'humain que leurs traits différenciés, jusqu'aux titres eux-mêmes (« The Robots", « The Model", « The Man Machine", « Metropolis"), Kraftwerk semble effacer toute trace du « romantisme" qui sourdait encore dans son inspiration et dans certains aspects de sa musique jusqu'alors. Une musique dont la rythmique va elle aussi se radicaliser. On est en pleine ère disco et les membres du groupe, Florian Schneider, Ralf Hútter et Karl Bartos notamment, fréquentent les clubs et boites où cette musique fait fureur en Allemagne. Le musicien et producteur Giorgio Moroder, grand manipulateur de musique électronique dans ses studios Musicland de Munich, a signé coup sur coup l'album à succès « From Here To Eternity" (dont le morceau titre n'est pas sans rappeler « Trans Europa Express") puis un véritable coup de maitre, le « I Feel Love" de Donna Summer, qui propulse la musique disco au firmament des pistes de danse et de la musique robotique. Avec « The Robots" et « The Model", Kraftwerk polit deux joyaux pour les pistes de danse, qui deviendront des références pour toute la scène électro actuelle. Qui se réclame souvent de cet aspect robotique de la musique du groupe, qui pousse alors l’outrance mécanique jusqu'à se faire remplacer par de véritables robots sur scène. La déshumanisation poussée à l'extrême qui enthousiasme autant qu'elle effraie. Et qui semble curieusement prendre le pas sur l'inspiration du groupe qui signe avec l'album suivant, « Computer World" (1981), un manifeste désincarné dont la musique franchit encore un pas vers le tout digital glacial et dont ma thématique est presque en retard sur la science-fiction littéraire. En 1980, je passe pourtant un mois à Frankfurt où je travaille pour une entreprise afin de parfaire mon allemand. La ville vient d'inaugurer un métro flambant neuf et à chaque fois que je l'emprunte me vient en tête une petite mélodie synthétique dont le texte fait rimer « Frankfurt-am-Main" avec « U-Bahn" !
Mais c'est à partir de là que ma route s'éloigne du groupe, ne la recroisant guère qu'à l'occasion de la sortie du 45t « Tour de France" en 1983. Je pratique intensément la petite reine et me reconnais dans ce titre où l'humain retrouve ses droits à travers l'échantillonnage d'une respiration.
Le groupe se met alors en sommeil jusqu'à la sortie de l'album compilation « The Mix" en 1991. Une affaire un peu laborieuse, constituée de nouveaux enregistrements hyper-digitaux de leurs meilleurs morceaux. Là encore, l'homme-robot est mis en avant sur la pochette et c'est la combinaison de technologie et de l'âme humaine qui me manque le plus. A force de se désincarner, le groupe a perdu de cette fragilité héritée du « Sturm und Drang" qui distillait cette petite hésitation dans la machine, ce petit accroc humain qui donnait à leur musique la force d'une partition mécanique PRESQUE parfaite.
Florian Schneider a quitté le groupe en 2008, alors que celui-ci enchaînait des tournées sold-out qui enthousiasmaient les foules. Sa silhouette remplacée par une autre, il pouvait enfin se retirer du monde. On l'imagine confortablement installé dans un fauteuil, dans un costume trois-pièces, le front toujours haut, le sourcil épais, la bouche pincée dans cette moue énigmatique qu'il arbore sur la pochette de « Trans Europa Express", un livre à la main. Ou une liseuse ? Allez savoir. La glorieuse incertitude sans fin du sphinx Florian.
Crédit photo : Günther Fröhling