Advint Renard un jour, à la cour de la Reine Changeline.
Renard était un natif, un serf, pas même une des larves ou nymphes jeunettes qui formaient la lie de la Féerie; un serf, un humain véritable, né de générations et de générations d'esclaves perdus dans le temps, voués à jamais à verdir les champs des Contrées de leurs mains et rougir leurs rivières de leur sang, s'ils déplaisaient au seigneur ou à la dame qu'ils servaient. La plupart d'entre eux étaient voués à ne jamais même apercevoir leur maître; encore moins la maîtresse de leur maître, la terrible et belle Reine, dont ils n'avaient que les histoires de la beauté.
Advint néanmoins Renard à la cour de la Reine Changeline.
Bel et intelligent, il s'était chargé les épaules de la fourrure d'un loup, sous laquelle la carcasse encore, cachée, puait doucement. Les myrmidons qui gardaient la porte du grand jardin prirent cette odeur pour une fragrance à la mode; car il était vrai que chez les Comtes de fées, qui étaient, à l'époque, douze, et s'ennuyaient beaucoup, les parfums les plus étranges allaient et passaient de mode. Sous cette grosse fourrure, qui rendait sa silhouette plus imposante, il avait accroché mille toiles d'araignée, habilement récoltées alors que la rosée du matin y perlait encore. Si habile était-il, qu'il les avait tissées en une cape diaphane et légère, où l'eau semblait perle. Les gardes d'élites de l'entrée du palais s'y trompèrent: assurément, c'était un des Comtes ! Qui d'autre se parait aussi richement en Féerie ?
Ainsi advint Renard à la cour de la Reine Changeline.
Lorsque les lourdes portes furent poussées pour lui, et que ses petits pieds humains, chaussés de bottines de tissu tant rapiécées que chaque orteil y avait, tour à tour, fait son trou, le chambellan, fée plus intelligente que la soldatesque qui s'y était trompée, le fixa de ses grands yeux d'abeille, dont chaque facette pouvait voir une chose différente. Face à son grand registre, il ne sut que dire ou qui annoncer. Il vit l'humain pour ce qu'il était, un petit être sans contrat avec la Reine Changeline; un simple prisonnier de ce monde, inchangé, vierge, dont les pauvres vêtements étaient couverts du sang du loup, et sales de la toile de l'araignée.
"-Monsieur !, fit-il avec une politesse dégoûtée, que faites-vous ici ?
-Monsieur, répondit-il avec un beau sourire, je viens visiter la Reine.
-La Reine, petit homme ! Mais vous n'y songez pas !"
Et ce disant les mandibules du chambellan cliquetaient, car la chair fraîche de Renard, quoique misérable et sale comme toute chair d'humain, était jeune et tendre. Il avait pris, à voler en secret les restes des plus décadents des festins des Comte, un grand goût à la viande des hommes. Il darda entre ces chélicères insectoïdes une langue rouge, bien humaine, et se pencha un peu plus sur son registre, comme pour arracher d'un seul mouvement vif la tête de Renard. Puis comme il se souvient qu'il avait des manières, et surtout qu'il était au palais et en fonction officielle, il sortit un petit mouchoir de sa poche pour l'attacher à son col, ce qui était plus propre.
"-Oho ! rit Renard en le voyant faire. Me dévorerez-vous, monsieur le chambellan ?
-Si fait, petit serf, puisque vous ne verrez pas la Reine, c'est impensable, et que vous me semblez bon !
-Sans même me noter sur votre registre ! Diantre ! Quelle négligence ici depuis ma dernière venue !
-Votre dernière venue ?
-Oui, monsieur. Cherchez donc ! Monsieur Renard est mon nom, cherchez-moi, c'était il y a onze jours, ou onze semaines, ou peut-être onze mois, onze ans, je ne sais plus..."
Le chambellan rougit d'être ainsi rappelé à l'ordre par un serf si insignifiant. Mais il était vrai qu'il n'avait pas été élevé à son rang pour agir comme une vulgaire larve ! Il avait, en plus de cela, ambition d'être un jour anobli; il fallait faire bonne figure, et c'était une vérité douloureuse mais indéniable. Et se râclant la gorge, il tendit un doigt chitineux pour tourner les pages de son registre, cherchant le nom de Renard, au milieu des visiteurs du palais. La tâche était ardue, car ses prédécesseurs, tout comme lui d'ailleurs, n'écrivaient, bien entendu, qu'en pattes de mouche.
Il remonta donc ses bésicles, se pencha bien bas sur son registre antique, et mit à profit les mille faces de ses yeux pour lire mille noms à la fois.
Il oublia, cependant, de consacrer une de ces faces à Renard, qui se dressa sur la pointe des pieds, et, sortant un couteau de cuisine de sous sa cape, lui cloua le crâne sur le parchemin d'un seul geste très élégant.
Advint Renard dans la grande salle du trône.
C'était jour de conseil, que Renard avait choisi; déduit plutôt aux carrosses qui venaient en la grande ruche à telle et telle date, et qui repartaient. Il n'était point aisé de deviner les jours de conseil, car les Douze, comme on les nommait alors, ne s'entendaient en rien, y compris en les dates, et ils n'y avaient aucune régularité dans leurs réunions, si ce n'était leur irrégularité justement. Mais Renard, bien malin, avait choisi le jour le moins probable, le moins propice à leur réunion, et était venu, ayant déduit que ce serait ce jour là. Les choses vont à l'envers en Féérie: il avait raison !
Aussi s'avança t-il dans la grande nerf, sans jeter un regard, un seul, aux alvéoles à la cire sculptée qui abritaient les sièges de chacun des Comtes. Son regard moqueur était fixé sur le grand trône qui dominaient toute la salle, un délire d'ailes déchirées qui battaient les airs sous le grand corps gravide de la Reine Changeline. Il passa la Comtesse Blanche des Neiges, qui fit un "oh !" outré en le voyant ignorer sa beauté. Il passa la Comtesse Cruante, qui ricana du sort qui attendait cet homme perdu dans le saint des saints. Il passa le Comte esse Agrion, qui papillonna de ses jolis yeux d'un air un peu surpris. Il passa le Comte Leu le Versipelle, sans même trembler. Du Comte des Aulnes, il ignora la majesté sans yeux, et passa. Il passa le Comte Léonard l'Auréat sans s'arrêter à son éclat. Il passa le Comte Pandragore l'Enfant, sans s'en attendrir. Il passa la Comtesse de Mare qui d'yeux sans paupières suivit attentivement son chemin. Il passa la Comtesse Hersent la pleureuse, sans l'écouter. Il passa la Comtesse Mélisandre au longs cheveux, soulevant à peine le pied pour ne pas trébucher dans sa crinière. Il passa le Vieux Comte. Il passa la Comtesse Carnasse, ravissante pourtant dans sa robe de doigts, et qui lui envia la carcasse de ses épaules.
Puis il s'arrêta devant la Reine Changeline et posa un genou à terre.
"Ma Dame !" fit-il, le souffle coupé mais la voix pleine de galanterie. Sur son trône d'ailes, la Reine remua son corps immense, et tourna son masque vers Renard. Ses jolies lèvres peintes s'ouvrir en laissant sortir une voix comme un millier de cafards:
"-Qui pénètre dans mon château, sans y être invité, et chahute mon conseil ?
-C'est Renard qui pénètre, ma Dame, et Renard qui chahute." Il releva les yeux après sa longue révérence, et lui sourit. Sur son trône volant, elle le dominait de toute sa hauteur. L'immense papillon de nuit qui couvrait son visage, son masque, frémissait des ailes au même rythme que les murs de cire du palais semblaient, très légèrement, pulser et vibrer.
"-Oh, je vois, fit la Reine avec un sourire maternel et compatissant, Comte Versipelle, dévorez Renard, je vous prie.
-Attendez, ma Dame ! Je vous en prie, supplia Renard d'une voix claire.
-Versipelle et jamais moi ! grogna Carnasse à sa voisine de Mare, qui hocha la tête avec compassion.
-Attendre quoi donc, Renard ?
-Je vous prie de m'écouter, ma Dame. J'ai grand désir de vous parler, et je serai bref, oh ! Je viens exiger quelque chose de vous.
-De la Reine Changeline ?
-Tout à fait."
Le gros corps de blatte de la Reine descendit légèrement, alors que son trône d'ailes la rapprochait de Renard.
"-On supplie la Reine Changeline, beau Renard, on n'exige rien.
-Ne puis-je faire les deux ? Si je dois mourir, ma Dame, c'est inconséquent pour vous !
-Il a raison, approuva Pandragore, autant tout faire avant de mourir.
-Je crois qu'il m'appartient, lui répondit Agrion d'un air rêveur. Je sens la terre de mon domaine sous ses ongles.
-Bien alors, Renard, ta requête est accordée. Tu pourras exiger, puis supplier, puis Versipelle te gobera.
-Ma Dame, j'exige que vous fassiez de moi votre Roi ! Et je vous en supplie, de même.
-Oho, petit homme ! Mais tu n'es même pas doté ! Pas même un changelin, pas une larve ! Quelle drôle d'exigence ! Et pourquoi donc ferais-je de toi mon roi, dis-moi ?
-Parce que, ma Dame ! Je vous aime d'un amour si tendre !
-Comme tous en Féerie.
-Alors ma Dame, parce que j'ai très envie. S'ils vous aiment, ils ne vous aiment pas comme moi je vous aime, à en braver ici la mort de mon âme et la mort de ma chair. Donnez-moi votre main, donnez-moi une couronne, et je serai à jamais votre fidèle serviteur, j'embrasserai vos pattes poilues et je baiserai vos élytres.
-N'importe qui ici le ferait.
-Je le ferai sans trembler.
-C'est vrai que tu ne trembles pas, petite chose.
-Parce que ce que je vous dis est vrai, Ô Reine, et je suis le seul à vous aimer ainsi. Dévorez-moi à l'instant, je ne vous aimerai pas moins.
-Tu es très amusant.
-Je suis un humain. Un homme adulte, ma Dame. Je ferai un bon Roi pour vous.
-Enfin, ma Reine ! fit Carnasse avec exaspération. Laissez-moi le bouffer qu'on en finisse !"
La salle du trône commençait à vrombir de l'agacement des Comtes. Certains se taisaient; Alberich toujours très sage, le Vieux Comte toujours très sourd, notamment. Mais les autres se lassaient déjà de la distraction minuscule. Versipelle aiguisait ses crocs d'obsidienne et la crinière de Carnasse était déployée en un millier de couteaux.
"-Tais-toi donc, Carnasse. Ce petit Renard a une requête amusante. Et je n'ai jamais vu d'homme ici, que je me souvienne...
-Ma Dame ! se scandalisa Blanche, nous en avons plusieurs centaines qui attendent dans les chambres de couvaison ! Celui-ci est sale et sent le fumier; il est vieux, en plus !
-Je parle d'homme, Blanche, pas de nos changelins. Quel âge as-tu, Renard le serf ?
-J'ai vingt-six ans que je vous offre, ma Dame, deux fois votre treize. J'ai pensé que le nombre vous plairait.
-Il me plaît.
-Et moi ?
-Tu me plais." fit la Reine avec un battement d'aile de son masque, et un souffle vers lui. Il ferma les yeux à la douceur de ce souffle.
"-Très bien ! Renard le serf, je t'accorde...
-Mes désirs ?! fit-il avec espoir, rouvrant des yeux humides.
-Tes désirs ! Mais tu seras sous moi et je t'écraserai...
-Ce n'est pas grave, ma Dame, je brosserai vos élytres.
-Et je te mangerai quand j'en aurai assez.
-Ce n'est pas grave, ce n'est pas grave.
-Roi ! Roi ! Roi ! Roi !" murmurèrent, scandalisés, tous les autres Comtes. Même le Vieux Comte se réveilla de sa torpeur le temps de pousser une exclamation. Seul Alberich, que beaucoup considéraient, à tort ou à raison, nul ne le sait, comme le roi caché de la Reine Changeline, ne dit rien, et se contenta de hocher sa tête de bois fendu sur le côté, avec un petit sourire.
"Roitelet, oui, qui mourra demain", marmonna Blanche, qui l'enviait beaucoup. Cruante, pour une fois d'accord avec sa belle-fille, grogna en complément:
"-Roitelet ? Reinard, oui ! Reinard, rien de rien qu'un nouveau bijou pour notre Reine !
-Reinard, répéta la Reine avec une voix pensive, car elle entendait tout ce qui se passait en Féérie. Oui, reinard, ce n'est pas mal. C'est le nom que je te donne en alliance. Tu ne seras pas roi, c'est un peu trop pour une farce, mais tu seras mon reinard, cela te va très bien. Et maintenant, vous êtes treize, et cela est très bien, cela me plaît ! fit-elle en s'adressant à son conseil scandalisé.