seen from Canada

seen from United States
seen from United States
seen from Brazil
seen from Germany

seen from United States
seen from United States
seen from China
seen from United States
seen from Türkiye

seen from Türkiye
seen from South Korea
seen from United States
seen from Iraq
seen from United States
seen from United States

seen from Brazil
seen from South Korea

seen from United States
seen from Brazil
Cloé Korman « Midi» (Seuil, août 2018)
Je ne raconterai pas l’histoire (et me demande du coup comment je ferai, pour le dire, ce livre et ce qu’il porte, lors de mes prochaines « rentrez », je me demande sans peur, avec hâte),
Je ne raconterai pas l’histoire parce que ce serait gâcher quelque chose de très subtil dans la dramaturgie du roman, quelque chose de l’ordre du dévoilement de l’évidence qu’on avait sous les yeux sans rien voir (en mode « lettre volée », donc), rien d’un gros pot-aux-roses au dénouement terrible, non, quelque chose de dur qui vient dans la douceur (de Marseille, du Midi, des jeunes, du théâtre), nos yeux qui se décillent avec ceux de la narratrice,
Claire,
Claire dont je ne raconterai pas l’histoire car la pitcher serait réduire, cette histoire de passage, du sortir de la jeunesse (comme dans le livre de Maylis de Kerangal, mais à tout autres tempo, structures, phrasé), tentative de capter ces pulsations changeantes de la jeunesse turbulente (plutôt miséreuse et si riche, vibrante), les à-coups, l’intense ligne brisée qui rythme ce moment-là de la vie (celui des presque-adultes, encore confus mais en route), ces à-pics et accrocs (de Marseille, du Midi, des jeunes, du théâtre),
Claire donc qui, adulte, la quarantaine, est soudain et brutalement et violemment appelée au souvenir d’un été de théâtre, avec ces jeunes marseillais, d’un été avec Shakespeare, d’un été de tempêtes, donc, vers les début des années 2000, plus de 15 ans derrière, d’une histoire enfouie et contenant d’autres tues,
histoires que je ne raconterai donc pas mais qui ne me quitteront pas (et avec elle Marseille, le Midi, ces jeunes, ce théâtre).
…Et contredire ici l’auteure : qui contrairement à ce qu’elle dit page 199, y parvient, à « faire entendre ». Et avec quelles acuité, précision, densité, habileté dans le dosage – de celles qui permettent le partage. Qu’on espère le plus large possible.
« J'ai aussi eu un profil MySpace, cet ancien réseau social qui donnait une place prépondérante à l'initiative personnelle (te laissant, par exemple, décorer ta page avec une tempête de beignets volants) mais qui depuis est tombé irrémédiablement en disgrâce. Régulièrement, j'envisage d'ouvrir un compte dans un de ces trucs dédiés au partage d'image du genre Flickr, ou de voler les recettes de la pizzeria où je travaille (et dont nous parlerons plus en détail plus loin) ou encore d'acheter un smartphone et de m'inscrire sur Instagram. Finalement j'ai compris que franchir ce pas m'aurait privé de ce qui faisait la moitié de mon usage des réseaux sociaux, autrement dit polémiquer avec celles et ceux qui postaient justement des photos. Nul doute que ces commandements resteront gravés pour des siècles comme de précieux préceptes pour les générations à venir et qui peuvent se résumer ainsi :
Pas de photo prise d'en haut. Pas de photo prise d'en bas. Pas de photos de chaussures. Pas de photo de mains. Pas de photo de clins d'oeil / d'yeux ensommeillés /renfrognés. Pas de photo de corps roulés dans le sable façon panés sous le soleil un jour d'août à Bibione Pineda. Pas de photos.
À présent j'ai tout arrêté, je vis hors du temps dans la vallée où je vis et où la connexion Internet passe par un modèle 56k. Et je dois reconnaître que cette situation semble profiter à mes études et à ma relation avec le chat dont nous allons parler plus en détail des maintenant. »
Ginevra Lamberti, Avant tout, se poser les bonnes questions, Le serpent à plumes, août 2017.
« –Tu sais, Jude, peut-être que quand tu passes tes doigts dans les cheveux d'Oliver, il y a un câble qui tombe en panne quelque part. Peut-être que si tu lui faisais un massage crânien, on provoquerait carrément un black-out, la fin des câbles, la fin d'Internet, la fin du monde ?
–Je vois, répondit John.
–Vous confondez avec les dominos intervient Oliver.
Les yeux toujours mi-clos, il tend sa main devant lui, dessinant dans l'air des étapes, comme s'il découpait l'espace avec le tranchant de sa paume.
–Papillon : cause minuscule, effets immenses, lien absurde. Domino : cause et effet de même taille, mais, par réaction en chaîne, on obtient un effet final grandiose.
Evan et June se regardent avec une moue excessivement admirative.
–Il est tellement intelligent, dit John travaux routes. Pourquoi il sort avec nous ?
Les gens confondent donc le papillon le domino, la légèreté fantasque et la chute implacable. Or, ce qui nos trois Portlandais ignorent, c'est qu'ils sont en train d'échafauder ce qui pourrait bien provoquer la fin d'internet. Un concours de circonstances plutôt qu'un événement isolé, une conjonction d'actions en elles-même rares plutôt qu'une catastrophe massive. Et devant le concours de circonstances, tout le monde baisse les bras, parce que ce n'est ni une théorie ni métaphore – marre de ces explication causale, à la fin – non, cela arrive, simplement. Par exemple le 28 juin 1914 lorsque l'archiduc François-Ferdinand passe devant Gavrilo Princip qui souhaite l'assassiner, qui rate l'occasion et blesse, à la place, un officier et quelques badauds. Plus tard dans la journée, François-Ferdinand souhaite rendre visite aux victimes, son chauffeur se trompe de chemin, immobilise le cortège dans une rue où Gavrilo Princip vient justement de s'acheter un sandwich. Celui-ci rattrape le cortège, provoquant les événements que l'on connaît. Oui, un concours de circonstances, malgré la combinaison un peu creuse de ses trois termes, peut tout de même déclencher une guerre mondiale. »
Aude Seigne, Une toile large comme le monde, août 2017, éditions Zoé.
« Pardon, je me disperse. Je n'y peux rien, j'ai une pensée en arborescence. C'est un mot compliqué pour dire qu'elle se déploie comme un feu d'artifice et que je suis incapable de m'en tenir à ma pensée première. Un truc me fait penser à un autre truc qui me fait penser à un autre truc. Parfois, j'ai l'impression de vouloir semer ma parole. J'observe tout, je vais pêcher le détail, l'analyse puis embraye sur autre chose et ainsi de suite jusqu'au coucher où je gamberge jusqu'à l'épuisement. Je stocke un nombre d'informations hallucinant sans savoir pourquoi. Partout où je vais, je me comporte comme un espion du Mossad qui sait qu'à la table du fond, un homme amputé de la jambe droite lit L'équipe et que sur la terrasse chauffée, deux femmes en uniforme d'hôtel se partagent des écouteurs en fumant des menthols. La psychologue de Pôle emploi a décrété que c'était une fuite en avant pour ne pas m'interroger sur l'essentiel : la rupture avec ma famille adoptive. « Ça doit être ça, merci infiniment, madame. » J'ai préféré aller à une réunion collective dans une caisse voisine, là où parfois il y a du quatre-quarts. J'ai poireauté pas mal de temps à l'accueil pour être visible et montrer ma détermination à trouver un emploi qui n'existe pas. Je commence toujours par être une bonne élève et à la fin, j'ai envie de me faire exploser au milieu de l'arène quand, radiée pour un retard d'un jour, ces enculés bloquent les indemnisations pendant deux mois. Mais il paraît que rien ne justifie la violence. C'est ce que dit le ministre à la télé quand quelqu'un pète un câble. Qu'est-ce qu'il en sait, ce connard, que rien ne justifie la violence ? Il l'a expérimentée une fois dans sa vie pour pouvoir affirmer ça avec autant de fanatisme ? Il a fait le planton dans ce carré blanc ou un médiateur cordial t'invite à prendre un ticket que tu glisses dans ton porte-documents creux rempli de CV volants sur lesquels t'as inventé plein de faux loisirs intéressants ? Ce sont les pires, ceux qui disent qu'on peut si on le veut vraiment. Ceux qui ont toujours en rab l'exemple d'un père ou d'un ami parti de rien et devenu aujourd'hui dentiste. Ils sont les garants d'un système bien huilé qui continue à faire de ce qui ne le veulent pas vraiment des tire-au-flanc longue durée. Mais il y a pire que d'être demandeur d'emploi à Pôle emploi : il y a ceux qui en ont et qui vous reçoivent à l'accueil. Le visage morne et le regard revenu de ceux qui savent que le document rose n'y changera rien, ni demain ni après et que ces bureaux sont des trompe-l'œil, comme les douches dans les camps d'extermination. Ils sont au courant de la supercherie. Ils savent mais ils sont rémunérés pour faire comme si le document rose était le problème. À la base, ce ne sont pas des salauds mais à la fin, comme des soldats capturés par l'ennemi, c'est à eux que les bourreaux demandent de tuer l'ami en salle de torture. Quand je sors de là, j'ai envie d'être méchante. Alors dans la rue, je fixe une grosse qui mange une glace ou j'indique une mauvaise direction à un étranger perdu en ville. Voilà ce que ça fait de moi de sortir de pôle emploi. »
Saphia Azzedine, Sa mère (Stock, août 2017)
Béatrice Bobillard pour Sigma, Genève, le 8 avril, 19:50
Alexis Zante est l'un des trente-cinq vice-présidents de la banque Berghof. Pour accéder au poste suprême, il lui faudrait en théorie éliminer son président et ses trente-quatre homologues. Mais à l'instar de la finance, ce raisonnement relève de la pure spéculation, grâce à l'étanchéité absolue entre l'univers des objets et le système abstrait qui le gouverne.
–Un homme, m'explique-t-il en joignant le bout de ses doigts, récolte une tonne de blé. Six mois plus tôt, cette tonne a été achetée par un autre, qui l'aura revendue avant même que la plante soit sortie de terre. Entre temps, d'autres auront parié sur l'évolution de son cours, pris des assurances sur la fluctuation du marché, et ses assurances elle-même auront été groupées en paquet par les fonds d'avertissement. Quand les courtiers auront fourgué ces paquets à leurs clients, nul n'aura la moindre idée de ce qu'il achète, si la tonne a été effectivement livrée et si le pain a été mangé. Ainsi par une longue chaîne de décorrélation, les choses se transmuent en concepts et les banquiers s'immunisent contre le doute, conclut Zante en se renfonçant dans son vaste fauteuil inclinable.
Je me tiens très droite sur la chaises visiteurs, un grand bureau en chaîne matérialisant la frontière entre nous.
–C'est curieux, reprend-il après m'avoir dévisagée un instant, j'ai l'impression de vous avoir déjà vue quelque part.
–Je ne crois pas. Mais où donc ?
–Je ne sais plus. Passons, et parlons de vous.
–Béatrice Bobillard, cinquante-deux ans. Je maîtrise l'allemand, l'anglais, et bénéficie de dix-huit années d'expérience dans le secteur bancaire. Vous pouvez téléphoner à mes précédents employeurs, tous m'ont donné des références.
–Je demanderai à ma secrétaire de passer quelques coups quelques coups de fil : Ah non, puisqu'elle est partie. Puisque je cherche à la remplacer. Je ne savais déjà pas où j'en étais quand elle travaillait ici, alors depuis. Pensez-vous pouvoir faire quelque chose pour moi, Mme Bobillard ?
–Je connais les responsabilités de votre fonction. La pression est considérable – le stress des marchés, l'obligation de résultats. Tout l'édifice repose sur vos épaules. Mais je vous aiderai à faire face.
–Je me moque de l'édifice. La banque a été fondée en 1854 sur des bases viciées, elle tiendra bien jusqu'à ma retraite. Non, ce qui me préoccupe est de nature. De nature. Je dirais. Plus existentielle. Vous voyez ce que je veux dire ?
–Absolument. Vous traversez une phase d'incertitude, sans qu'on sache bien la part du personnel et du professionnel. Il suffit de vous faire aider. Reposez-vous sur une personne compétente, et le goût de la banque vous reviendra illico.
–Et qui me dit que vous êtes cette personne ?
–Je crois en un et un qui font deux. Laissez les questions sans réponse aux oisifs pour monter à bord du train de la vie.
–Madame Bobillard, vous êtes poète et vous l'ignorez. C'est exactement ce qu'il me faut. Bon, comme on vous l'a expliqué, j'ai besoin d'une assistante pour le secrétariat courant – téléphone, paperasse – mais surtout pour synthétiser les notes des analystes financiers. Je ne supporte pas le style de ces gens-là, on dirait qu'ils n'ont jamais lu un livre. Il faudra donc me résumer les données stratégiques en aussi peu de mots que possible, ou cela m'encombre l'esprit et je n'arrive pas à prendre de décision. C'est mon problème en ce moment, la décision. Évidemment, vous n'êtes plus toute jeune, certaines méthodes récentes vous auront peut-être échappé. Mais je m'en remets à votre expérience. D'autres questions ? Parfait. À lundi, Madame Bobillard.
Julia Deck, Sigma, éditions de minuit, août 2017 (pages 28-30)
« Il considère les têtes qu'il a maintenant en face de lui et il voit bien que l'on est dubitatif, il comprend tout à fait, il voudrait expliquer mais, il s'en rend compte, c'est impossible, les mots ne conviennent pas, ils ne sont pas adaptés. Quand il veut expliquer ce qu'il a vécu cette nuit là sur le plateau, il est obligé de dire « et » ; il dit : « c'était ceci et cela », deux choses vécues ensemble mais séparées ; quand il les nomme, cela ne convient pas, dit-il, cela n'exprime pas car, dans ce qu'il a vécu cette nuit là, y avait pas de « et », il n'y avait pas de séparation, il pourrait essayer avec d'autres mots, il pourrait dire, par exemple, « dans », il pourrait dire « immobile dans le transport », « la forêt dans le ciel de nuit », « le rêve dans l'éveil » mais cela ne va pas non plus, il pense que ce sont les mots mêmes qui ne conviennent pas parce qu'ils sont toujours attendus, les mots (dit-il) ne sont jamais entendus pour la première fois, ils sont toujours chargé de sens, chargés de celui qui écoute, de celui qui dit, les mots ne sont jamais plus des découvertes. Il voudrait pourtant que l'on comprenne l'expérience qu'il a vécue cette nuit sur le plateau, il faudrait pour ça (dit-il) que l'on retrouve l'esprit des débuts, cet esprit de la toute petite enfance quand les mots étaient perçus pour la première fois, quand les mots, perçus, contenaient l'univers entier, étaient des flèches dans la brume, il faudrait (dit-il) retrouver cet esprit, bien que ce soit impossible, pour savoir dire, pour savoir entendre ce qu'a été cette nuit pour lui, cette nuit passée dans le ciel sous les arbres, dans la tiédeur de la terre gelée, jusqu'à ce qu'il ouvre les yeux dans le petit matin, à la première lumière comme embuée, blanche : il était allongé, enroulé sur lui-même, près du feu presque éteint, contre le tapis de cendres encore chaudes. »
Benoit Reiss, L'Anglais volant, août 2017, Quidam éditeur
«
7
Comment distinguer ce qui relève de la littérature de ce qui n’en est pas ? « Si l’on ne peut trouver de jouissance à lire et relire un livre, disait Oscar Wilde, il n’est d’aucune utilité de le lire même une fois. » C’est un critère subjectif, excessif, largement excessif, tout aussi largement exclusif ; j’y souscris : chaque fois qu’il y a désir de relecture, il y a littérature.
J’ai lu et relu La Promesse de l’aube : en plein mois d’août dans les Pouilles écrasées de soleil, le jour de Noël à Vilnius, dans la micro-République d’Uzupis, au cœur de l’hiver à Jūrmala, sur les plages enneigées de la Baltique, et je l’ai même emmené en trek au Népal, et j’en ai lu quelques pages, un matin, face à l’Annapurna. Je l’ai lue à toutes les époques, un peu partout et pourtant, chaque fois qu’il m’arrive de la relire, cette « autobiographie entièrement authentique et nullement romancée », je suis éternellement ce jeune homme qui pour la première fois en a tourné les pages allongé sur les draps verts et blancs de son lit, dans la petite chambre d’une maison de briques rouges au n° 18 de la chaussée Jules-Ferry, à Amiens. Est-ce que lire, ce n’est pas s’affranchir des contingences de l’espace et du temps ? »
François-Henri Désérable, Un certain M.Piekelny, Gallimard, août 2017