L'auberge du pain rompu
Prédication par Andrew Rossiter à Bergerac le 19 avril 2026 Luc 24.13-35
The Old Manse, Bourton-on-the-Water, The Cotswolds.
J’aurais aimé vous amener dans un pub qui s’appelle «The Old Manse» à Bourton on the Water dans les Cotswolds. C’est là où j’ai bu une pinte de bière le mois dernier. Les pubs en Angleterre ont quelque chose que nous ne trouvons pas ailleurs, un mélange de commerce et convivialité. Habituellement ils se trouvent au cœur d’un village. Tu peux manger, prendre des nouvelles, boire un coup avec les amis en confort dans un décor souvent un peu dépassé.
Ce sont les établissements intimes et c’est en relisant les textes de la résurrection que j’ai été frappé par l’aspect «intime» de ces rencontres. D’abord le jour de la Résurrection est presqu’un rendez-vous secret entre Jésus et Dieu. Très tôt le matin, Marie de Magdala est venue toute seule. Les autres apôtres se sont entrés, l’uns après les autres. Comme si la résurrection est une expérience qu’on doit faire pour soi-même. C’était aussi le cas pour Thomas, comme nous avons vu dimanche dernier. Même s’il était avec le groupe je vois dans ce récit une interaction qui exclut presque les autres du dialogue entre lui et Jésus.
Et puis il y a cette rencontre entre Jésus et les deux disciples sur la route. Je sais qu’il n’y a pas de mention dans le texte d’une auberge, ou d’un pub ou d’un restaurant. Le texte nous dit qu’ils ont cassé la croute ensemble… à l’intérieur d’une maison. Mais nous sommes libres de faire nos propres images des textes bibliques et j’aime penser que Jésus et ses amis auraient choisi un pub comme «The Old Manse» pour leur rencontre. Après tout le nom veut dire «Le Vieux Presbytère», ce qui est assez approprié.
Le simple geste de rompre le pain, semble rompre aussi le silence pour permettre la découverte. C’est un instant d’Eurêka. C’est à ce moment que leurs yeux s’ouvrent. C’est ce qui s’est passé pour ces deux personnes. C’est à ce moment précis qu’ils reconnaissent pour la première fois la personne qui marchait avec eux depuis plusieurs heures. Et cela se passe dans leur intimité, en secret, comme s’ils étaient les seuls au monde à cet instant précis.
Qui sont-ils, ces deux compagnons? Nous savons qu’un s’appelle Cléopas, mais nous ne savons pas le nom de l’autre. Luc nous dit par cela que Cléopas et son ami étaient connus des autres, ils étaient avec eux, ils faisaient partis du groupe de disciples autour de Jésus. Pourquoi sont-ils partis de Jérusalem? Pour s’échapper d’éventuels représailles des autorités? Ou pour rentrer chez eux pour reprendre leur vie comme avant? Nous ne savons pas. Ce que nous savons c’est qu’ils sont tristes parce que ce qu’ils espéraient, ne s’est pas réalisé. En dépit de tout ce qu’ils savaient, de tout ce qu’ils avaient appris, malgré les témoignages des autres, ils ne l’ont pas vu. Les promesses de Jésus de rédemption et du salut ne résonnent plus dans leurs oreilles, ou comme un lointain écho. Ils commencent à douter, que ce n’était qu’un fake news ou peut-être une arnaque pour leur faire croire quelque chose qui n’existait pas. Le temps passe et rien n’est différent, pas de résurrection, pas de Jésus.
Ce sentiment, nous le connaissons aussi. En grandissant dans notre spiritualité, nous laissons derrière nous notre foi de l’école biblique et de KT. En devenant adulte nos espoirs deviennent plus réalistes et nous n’attendons plus que les choses changement radicalement. Nous avons entendu les histoires tellement de fois. Pour Cléopas et son ami aussi, ils n’ont pas compris, c’est comme si leurs yeux étaient voilés. Même quand Jésus leur racontait les histoires de la Bible, des histoires qu’ils connaissaient déjà, ils n’ont pas fait la connexion.
Nous aussi, nous avons tout ce dont nous avons besoin pour comprendre et croire. Il y a des tonnes de livres sur Jésus et la foi, les blogs et sites internet surabondent de références à la Bible, à Dieu et à la spiritualité. Mais tout ce que nous découvrons ne nous relève pas forcement, et nous tombons dans une sorte de résignation et parfois nous voulons juste «rentrer chez nous», là où au moins les choses sont un peu plus claires.
C’est justement là où ces deux compagnons trouvent que les choses peuvent changer radicalement. Là, où ils n’attendaient pas à une rencontre bouleversant, il est avec eux. C’est étrange que les deux devaient presque forcer Jésus de rester avec eux. La phrase veut dire, «ils lui tordent le bras». Mais bien entendu Jésus avait prévu de rester, car il est toujours là. Dans les gestes de Jésus: donner, partager, nourrir, ils reconnaissent sa présence. Mais il y a encore un petit plus, un détail nous dit que Jésus attendait son moment. Pas trop tôt et surtout pas trop tard. Car c’st lui qui prend le pain et dit la bénédiction. Il choisit son moment.
Notre vie est constituée de moments et du temps qui passe. Le temps avant, le temps d’aujourd’hui, le temps à venir. Autant d’instants qui s’allongent pour former notre ligne de vie, la chronologie de nos jours et de nos années. Mais il y a aussi les temps de découverts, de changement et de révélation. Ces moments ne sont pas dans notre chronos, ce temps qui est compté, mais ils nous sont donné, et le Nouveau Testament les appelle les temps de «Kairos». L’effraction de Dieu qui surgit dans nos vies.
En offrant notre pain aux autres au moment venu, et en recevant le pain rompu offert à nous en gratitude, nous partageons la vie de Jésus. Il y a un temps pour marcher et pour parler, pour discuter et essayer de convaincre et de comprendre. Il y a un temps pour se déplacer et pour questionner. Et il y a un temps de silence, un temps où nous nous reposons de nos activités, de nos discussions et nos arguments et en ce temps-là nous ouvrons les mains pour recevoir ce qui est béni. Dans un tel instant, où le temps ne semble pas avoir la même importance que d’habitude, pas plus long que le temps d’un clin d’oeil, Dieu veut nous remplir d’une confiance renouvelée, une espérance qui donne profondeur et saveur à nos souvenirs.
Cléopas et son compagnon sont nous. Ils savaient beaucoup de choses. Ils sont généreux et prennent soin des autres. Ils réfléchissent à ce qui se passe autour d’eux, ils essaient de comprendre et ils sont diminués par leurs espoirs qui s’évaporent. Ils sont nous parce qu’ils ne savaient pas que leurs yeux étaient fermés jusqu’au moment où ils se sont ouverts.
Nous ne choisissons pas le moment de la venu de Dieu. Nous ne contrôlons pas l’accès de Dieu à nos vies. Ce n’est pas nous qui fixons les rendez-vous de Kairos. Mais ce matin, en ce deuxième dimanche après Pâques, nous recevons la promesse que Jésus marche avec nous. Peut-être dans un pub, ou au bord de la route, quand le pain est rompu pour nous, il nous laisse apercevoir notre Dieu. C’est comme un feu dans nos cœurs et nous n’avons qu’une envie, de repartir à la rencontre des autres pour parler de ce que nous avons vécu









