A l'ombre des pommiers en fruits
Chez les St-Andrez, les vacances d'été comportaient presque invariablement un séjour au manoir, celui où avait grandi Gabriel, et où Camille et lui s'étaient retirés au moment de leur retraite, celui qui abritait toutes les grandes réunions et réceptions familiales, le grand manoir, avec son immense parc, sa bibliothèque aux innombrables ouvrages, pour certains aussi vieux que la bâtisse elle-même, sa piscine, son verger… C'était d'ailleurs entre ces deux derniers lieux que s'étaient répartis les jumeaux, séparés par un soleil un peu trop enthousiaste qui ne convenait guère à la carnation de Sam, fragilisée par son don, alors que son frère ne rêvait que de s'ébattre dans l'eau pour se débarrasser de la chaleur ambiante. Il s'était donc installé dans le verger, gardant un œil sur son jumeau tout en parcourant un des nombreux volumes de la bibliothèque, à l'ombre d'un des pommiers, le tube de crème solaire à proximité pour en remettre dès que nécessaire et un chapeau sur la tête. Plongé dans le deuxième tome de cette série culte des années 2000, un apport de Camille à la bibliothèque, l'histoire d'un garçon qui apprenait le jour de son onzième anniversaire qu'il était un sorcier et devait partir pour une école de sorcellerie –l'auteure avait sans doute fait partie des élèves d'une des écoles européennes-, il ne pouvait s'empêcher de lever les yeux vers une des branches du pommier où un fruit, apparemment mûr à point et prêt à être cueilli, lui faisait de l'œil, agitant auprès de ses papilles la promesse d'un jus frais et désaltérant, pour peu qu'il se lève, le cueille, et daigne y planter les dents. Ce qu'il finit par faire, la branche étant, il fallait bien l'avouer, bien plus proche que la cuisine. Comme prévu, la pomme était mûre à point, juteuse et gorgée du soleil de cet après-midi d'août. Ce qui n'était pas prévu, en revanche, c'est la voix qui s'éleva aussi, en provenance, semblait-il, du tronc.
- Bah ça va, faut pas se gêner, surtout ! Vas-y l'gamin, cueille toutes mes paummes tant qu't'y es, et avant l'heure en plus, si elles étaient prêtes, j'les aurais faites tomber tiens.
Le timbre traînant, à l'accent normand prononcé, avait fait sursauter l'adolescent qui, tournant sur lui-même, sa pomme croquée toujours à la main, n'arrivait pas à en trouver le propriétaire.
- Et regarde-moi quand j'te cause ! Ces jones, aucun respect, j'étais déjà là avant même qu'ton grand-père y soit né alors j'te dis, tu f'rais mieux d'être plus respectueux un peu là hein !
De plus en plus inquiet, Sam fit le tour de l'arbre. Toujours rien, si ce n'était cette voix qui continuait à vociférer.
- Mais c'est qu'y m'écoute pas en plus ! J'm'en vais t'y donner une leçon à c'lui-là…
Et soudainement, toutes les branches, comme agitées par un vent violent, se mirent à le fouetter, le faisant tomber au sol, là où il était allongé un peu plus tôt, tandis que sa pomme roulait dans et disparaissait dans l'herbe qui se faisait de plus en plus haute. Il avait beau se débattre, tenter de se dégager de cette attaque végétale, il ne pouvait que fermer les yeux pour leur éviter d'être piqués par des brindilles, tandis qu'il sentait de manière certaine l'une de ces fourbes branches venir chatouiller ses narines, provoquant un éternuement imminent, qui masque un rire qui semblait familier, une voix qu'il connaissait par cœur et qui n'était plus celle du vieux pommier… Anaël ? Dans un sursaut, Sam ouvrit les yeux, avant de les refermer presque aussitôt, ébloui par le soleil qui faisait une auréole dorée à son frère –à moins que l'auréole ne soit dégagée par le frère en question lui-même, un peu trop ravi du réveil en sursaut de son jumeau. Un verre de jus de fruit dans chaque main, il semblait avoir trouvé hilarant de voir combien de passage de pailles juste sous son nez il faudrait à Sam pour se réveiller de la sieste où il était plongé, alors que le livre, encore ouvert dans l'herbe, relatait l'accident d'une certaine voiture volante atterrissant dans un arbre plus que belliqueux.