Avoir écrit un bon album
Mon père a les cheveux longs, comme moi… Roman. Extrait
© Frédéric Le Roux, 2020
Ian, notre chanteur en pleine panique, au bord du suicide, se raccroche à la pensée de son dernier album, un album pour lequel il s’est vraiment impliqué, dépassé, un “bon album”…
“ Il est retourné dans le salon. Il allume la télé, qui diffuse un programme avec Jim Carrey et des pingouins. Il renonce à chercher plus loin, laisse l’image et coupe le son, ferme les yeux. Il lui est difficile de penser. Des phrases s’ébauchent puis se chevauchent… Des souvenirs se succèdent à une vitesse si folle qu’elle l’oblige à rouvrir les yeux. Il s’efforce de fixer un point…
Ses dernières séances d’enregistrement aux studios Looking Glass…
Superstitieusement, Ian avait choisi ces studios parce que Bowie y enregistra un retour réussi avec l’album Heathen, dont il adore en particulier la chanson Everyone says « Hi ». Il est vrai que le précédent enregistrement de Ian, avec une nouvelle formation et sous la dénomination « Cole and the Bankers » (nom du groupe et titre), n’avait rien apporté de neuf : des chiffres de vente dans la moyenne, les mêmes applaudissements, les mêmes rappels que d’habitude durant les concerts au Madison Square Garden, tellement qu’il en avait eu assez et ramené le récital, qui devait durer six semaines, à trois semaines et demie. Ils étaient partis deux mois à Florence avec Jane et Lola Rose, pour effacer cette désagréable expérience. Ian savait qu’il n’avait pas assez travaillé, que si l’habitude avait donné ce triste visage aux retours, c’est qu’il avait fait son boulot sans plus, comme d’habitude, par habitude, sous le changement apparent du groupe et du nom de la formation. Un nom qu’Andy et lui eussent méprisé autrefois, se souvint-il. Il faudrait vraiment s’écorcher, vraiment se retourner la peau la prochaine fois s’il voulait continuer à progresser comme musicien, comme auteur, s’il voulait encore découvrir des choses… ou bien laisser tomber, ne plus faire qu’interpréter des rôles au ciné et au théâtre, et pourquoi pas ? C’était intéressant aussi…
Mais Florence avait été, de la part de Jane, un choix comme toujours très malin, tourné vers le renouveau, la vie. Chaque œuvre d’art, chaque coin de rue et jusqu’à chaque pierre, dans cette ville, porte tellement la marque de l’art et du génie qu’elle agit sur vous comme un ferment, un fertilisant, une semence, et vous grossissez déjà, sans même le savoir, d’une production inédite, qui prendra forme quelque temps plus tard…
C’est ce que Ian ressentit aux studios Looking Glass, ayant reformé son ancienne équipe de musiciens, ne gardant que deux choristes des feus Bankers, disséminés aussi rapidement qu’ils s’étaient formés. Car Ian était, restait avant tout un chanteur et une bête de scène : être acteur, c’était toujours moins que cette expérience-là. Mais écrire son propre tour de chant, c’est ce à quoi l’aura mené toute sa vie. Écrire pour se connaître, composer pour comprendre la vie… Comme un aveugle suit son chien, Ian suivit les ferments instillés en lui par Florence, pas à pas, en déchiffrant lentement la partition. Et bien sûr, il appela le bébé qui sortit de là To Florence, with love. ”













