J'ai rencontré Lydie Salvayre
Ce soir, dans une petite libraire du 17ème arrondissement, Lydie Salvayre est passée. Née en 1948, cette femme occupe la sphère de la littérature française depuis des semaines: elle a reçu le prix Goncourt ce novembre et fait l'objet de nombreuses passions. Je n'ai pas lu son livre, Pas Pleurer, vainqueur surprise du titre face à Foenkinos et Charlotte, mais son auteure m'intéresse. En partant, je ne me préoccupe plus d'elle, mais bien de son ouvrage.
19h, à "L'usage du Monde": les chaises se placent, les gens se tassent. L'espace aménagé n'est pas suffisant pour le nombre de personnes venues rencontrer cette fille d'exilés espagnols: je resterai debout. Livres à la main, on échange sur l'écriture, "une poésie linguistique", qui mêle aspects historique et humain.
Historique, d'abord peut-être parce qu'il rend hommage à un personnage éminent de l'histoire française: Georges Bernanos. Sympathisant de la doctrine franquiste dans les premiers mois de l'été 1936, alors qu'il séjournait à Majorque, Bernanos a vite dénoncé les excès de l'organisation (assassinats, tortures...). Dans son ouvrage Les Grands Cimetières sous la Lune (1938), il se fait le héraut de l'anti-franquisme et condamne l'attitude de l'Eglise à son égard. Celui-ci, Salvayre ne l'a lu "qu'il y a deux ans, bête comme j'étais: il était très catholique et moi bourrée de préjugés". Pourtant, à la lecture, révélation: d'une violence extrême, ce pamphlet crée en notre septuagénaire une folle envie de répliquer. "J'avais envie de faire contrepied à toutes les forces de tristesse que Bernanos rapportait, les concurrencer avec des forces de joie", dit-elle, tout bas, comme une confidence.
La découverte de l'homme fixe le cadre rédactionnel de la dame. Qui arrive avec un quart d'heure de retard. S'excusant poliment, elle prend sa place, à l'aise, claque la bise au directeur de la librairie, s'installe. Normal, elle connaît, "la première fois que je suis venue, c'était il y a trois ans" raconte-t-elle. "On venait d'ouvrir. Tu as été la première auteure à venir ici" se souvient-il. Une vraie histoire d'amour quoi. Il enchaîne, en introduisant le bouquin, qui porte la voix de Bernanos face à celle de Montse, "mère de la narratrice, qui se souvient de l'été 1936 comme d'un moment merveilleux". Elle explique que cette femme a grandi dans un petit village espagnol, et était destinée à y rester, lorsque les forces de Franco arrivèrent et lui offrirent un nouvel avenir.
Les réactions dans la salle vont toutes dans le sens de l'auteure: on entend des approbations, des commentaires plus positifs les uns que les autres. L'écriture semble belle. Aller à cette rencontre sans avoir lu l'ouvrage m'a permis de me concentrer sur "l'après" du livre. Le temps de la réflexion, lorsqu'on pose un feuillet en sachant qu'il n'est pas tout à fait fermé. En entrant dans la librairie, je suis entré au coeur de cette étape. L'audience semblait sincèrement touchée par l'écriture de Salvayre, sa façon de raconter les choses, caractérisée par un mélange de légèreté et de poids émotionnel conséquent. Pour l'exemple, il est fait mention dans l'assemblée de la langue que parle Montse: le "frespagnol". Les deux dialectes se mêlent pour donner un résultat d'une finesse absolue. Cette évolution linguistique, Salvayre y tient, et défend ce choix en riant: "Je n'ai écrit le livre presque que pour ça". Cet exercice lui permet de conjuguer le rythme joyeux de l'espagnol avec la droiture du français, qui représente les années de jeunesse de Montse.
20h, à la sortie de la rencontre: moi, je n'ai pas de livre à faire dédicacer, alors je pars plutôt. Dommage, j'aurais bien aimé rester discuter plus profondément avec cette femme qui m'a ébloui de douceur et de vie. Ce qui est certain est que je lirai son livre, et reviendrai la voir.
Sur Lydie Salvayre
Pas Pleurer (Seuil)
Sur le prix Goncourt
Sur la librairie accueillant l'événement (et qui en organise beaucoup d'autres !)
François Camo













