"Iranien"... At least you tried ?
Dernier documentaire de Mehran Tamadon, "Iranien" revient sur l'épineuse question de la laïcité, face à quatre mollahs convaincus du bienfondé de la République Islamique. "Un contre quatre" ? Bien que la volonté ne soit pas ici de convaincre son audience, ce rapport de force déséquilibré joue en la défaveur d'un homme qui, entre autres, manque de répartie et de vigueur. Retour sur un projet original, mené de façon expéditive.
Jonction entre l'Orient et l'Occident, l'Iran est depuis toujours au coeur de conflits internationaux de grande ampleur. Récemment, les débats houleux sur la production nucléaire iranienne en ont été les plus représentatifs. Au delà des préoccupations internationales sur l'utilisation de cette production, les négociations de Vienne ont mis en lumière la réalité interne du pays. En effet, Mohammad Javad Zarif, le diplomate y représentant l'Iran, a été fortement critiqué dans son pays pour sa proximité avec les occidentaux. Le 24 novembre, un article du "Monde" rapportait que les plus conservateurs de ses compatriotes le jugeaient "vendu à l'Ouest", "américanisé", "trop libéral". En dehors de sa proximité effective avec les Etats-Unis (M. Zarif a fait une grande partie de sa carrière à Denver, Colorado), c'est tout un système de pensée qui est ici exposé.
Après la révolution de 1979, l'ayatollah Khomeini instaure une République Islamique - de façon démocratique, le référendum pour sa mise en place a été accueilli avec 98% de "oui". Bien que celle-ci reconnaisse les droits individuels les plus fondamentaux, il reste qu'est instauré par son biais le velayat-e faqih, "la tutelle du docteur de la loi religieuse". En s'érigeant Guide Suprême, Rouhallah Khomeini met en place une islamisation intensive de l'Etat qui se traduit, dans les années suivantes, par une neutralisation des opposants à la doctrine religieuse. Ce régime s'est fondé de façon plus éloquente en opposition nette avec le monde occidental qu'en véritable représentation de sa population (à la mosquée, on prononce, en même temps qu'"Allah Akbar" - Dieu est grand -, "A bas les Etats-Unis, à bas l'Angleterre"). En plus d'évoluer au sein d'un islam exacerbé, les iraniens doivent jouer de la propagande, de la milice des moeurs et de tout un système de contrôle institutionnalisé, ancré dans les représentations sociales.
"Je me sentais étouffé en Iran, comme un expat' dans mon propre pays"
Né en 1972 à Téhéran, alors que la République Islamique n'est pas encore instaurée, Mehran Tamadon fait partie de ceux qui, à partir des années 90, lutteront contre cette forme d'oppression. Exilé à Paris depuis cette période, il prend, depuis, la mesure de la radicalité qu'imposent les ayatollahs d'Iran. Athée, laïc, celui qui se définit comme partisan du "vivre-ensemble" ne souhaite pas seulement conceptualiser cette notion mais bien l'exporter dans son pays natal. Son mode opératoire est des plus originaux: de l'intérieur, il souhaite comprendre la logique qui anime les défenseurs de la République Islamique et leur faire accepter la sienne.
Après un premier documentaire, "Bassidji" (2009), où le documentariste s'immisce au coeur de la guerre Iran-Irak du côté de ceux qui risquent (et parfois perdent) leur vie au nom du régime iranien, Mehran Tamadon propose une nouvelle approche de cette ferveur en rencontrant ceux qui l'instituent, les mollahs d'Iran. Avec "Iranien" (en salles depuis le 3 décembre), l'auteur se livre à un exercice périlleux, en mettant en jeu sa vision de la "société idéale" face à quatre mollahs, ardents défenseurs de l'actuel Guide Suprême, Ali Khamenei. Le Cinéma des Cinéastes, lié à la société civile des Auteurs-Réalisateurs-Produceurs (ARP), propose une rencontre avec cet homme qui brave interdictions et dangers pour faire entendre sa voix chez lui.
Plus que le film en lui même, c'est l'initiative prise ici que je cherche surtout à saluer. Se plonger au coeur de la défense de la laïcité auprès de représentants religieux relève d'un défi magistral. Cependant, l'exercice n'est pas forcément bien maîtrisé. Explications.
Mis à part le fait que M. Tamadon cherche, par ce film, à régler un problème d'intégration personnelle dans son propre pays, on ressort du cinéma, avenue de Clichy, avec le goût amer de la frustration à la bouche. La rencontre entre le documentariste et les religieux, qui s'est faite sur deux jours et à huis clos, n'a pas permis à l'auteur de se faire entendre (encore une fois pourrait-on dire, pour celui qui est désormais interdit de séjour en Iran). Sa vision idéalisée de la société laïque, dans laquelle chaque confession est respectée sans être érigée ni brimée, est balayée dès les premières minutes par un consortium de théologiens tous plus rhétoriques les uns que les autres. On le voit, "coincé" par une réponse, obligé, dans ses tournures de phrase, de donner raison à ses détracteurs, ou (pire) de garder silence pour ne pas leur donner trop de légitimité. En regardant le documentaire, j'avais parfois envie de me lever, et de répondre à sa place.
Bien sur, la volonté de Mehran Tamadon n'était pas ici de convaincre ces mollahs, ce qui aurait de toutes façons été impossible, mais on sent que quelque chose n'a pas été approfondi chez le réalisateur. En fait, on a carrément l'impression, à certains moments, que celui-ci s'est laissé emporter par une image déformée de la réalité (autant la sienne que celle des Iraniens), sans prendre du recul avec son objet d'étude. Car finalement, si l'expérience est mémorable, elle n'en reste pas moins bâclée. M. Tamadon aurait du, tel un étudiant, bachoter son sujet, prévoir des répliques, trouver un objectif vers lequel tendre tout au long de ces 48 heures. L'exercice auquel il s'est prêté est tout bonnement une étude de cas sociologique, bien que le film ne se présente pas ainsi.
Ce n'est pas une déception, mais le manque de répartie de M. Tamadon fait pâlir d'envie un homme comme moi qui rêve de débats et de re-fondement de la société. Pourtant, du point de vue rhétorique, ce sont les mollahs qui ont été les plus convaincants. Et ils le savent ! "Heureusement que tu es là, tu nous fais de la pub pour les Français" disent-ils. À plusieurs reprises ! On entend qu'ils se ravissent de pouvoir jouir d'une telle tribune à l'étranger, afin de colporter leurs idées et de rallier un maximum d'âmes fragiles. Moi-même me suis étonné à trouver leur raisonnement logique, face à un Tamadon fade et sans répondant.
Présent lors de la projection, le documentariste avait pourtant prévenu : "Applaudissez maintenant, à la fin de la séance vous me jetterez des tomates !".