Entre deux loyautés
Le bureau de la commissaire divisionnaire Sandra Sanchez était d’un calme presque clinique. Lumière blanche. Dossiers empilés avec rigueur. Silence mesuré.
Elisa resta debout quelques secondes avant que la voix ferme de Sandra ne l’invite à s’asseoir.
— Merci d’être venue, Elisa.
Le ton était cordial. Mais précis.
— Je préfère être directe.
— Je vous écoute, Madame la Commissaire.
Sandra joignit les mains.
— Dans l’affaire Patrick R., plusieurs de vos proches ont été entendus comme témoins.
— Oui.
— Et dans le dossier Isabelle Parisod… certains recoupements commencent à émerger.
Elisa sentit une légère tension dans sa nuque. Elle resta immobile.
— Je ne parle pas d’accusations, poursuivit Sandra. Mais de liens. Vous fréquentez régulièrement Éléana M., Sweety M., Zax… et d’autres membres de ce que vous appelez le Collectif.
— Ce sont des amis, répondit Elisa, sans hausser la voix.
— Justement.
Un silence.
— Vous êtes experte en sciences forensiques. Votre position exige une neutralité irréprochable. Si des personnes de votre cercle proche deviennent des éléments récurrents dans des dossiers sensibles… cela peut poser un problème de déontologie.
Elisa soutint le regard de sa supérieure.
— Vous pensez que je pourrais manquer d’objectivité ?
— Je pense que vous êtes brillante. Et intègre. Mais l’éthique ne repose pas uniquement sur l’intégrité réelle. Elle repose aussi sur l’apparence d’impartialité.
Cette phrase resta suspendue.
— Je vous recommande donc de prendre de la distance. Au moins temporairement. Évitez de les fréquenter tant que ces affaires ne sont pas clarifiées.
La recommandation était formulée calmement. Mais elle avait le poids d’un ordre. Elisa hocha légèrement la tête.
— Je comprends.
Elle comprenait, oui.
Mais quelque chose en elle résistait.
En sortant du bâtiment, l’air semblait plus froid que d’habitude.
Prendre de la distance.
Le mot résonnait comme une dissection.
Précise. Nécessaire. Mais douloureuse.
Elle connaissait les règles.
Elle croyait à l’éthique.
Elle savait que la confiance du public reposait sur ces lignes invisibles.
Mais réduire ses amis à un “risque de conflit d’intérêt”…
Cela lui paraissait injuste.
Éléana et Sweety n’étaient pas des dossiers.
Zax n’était pas un recoupement statistique.
Ils étaient un refuge.
Un équilibre.
Et elle savait — sans pouvoir le dire — qu’ils portaient bien plus que ce que la police pouvait imaginer.
Plus tard, dans la pénombre d’un quai presque désert, elle retrouva Zax.
Il comprit immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Sandra ? demanda-t-il doucement.
Elisa esquissa un sourire fatigué.
— Oui.
Elle lui expliqua. Les mots exacts. Le ton. La recommandation.
Le vent fit vibrer les lumières du quai.
— Je suis scientifique, reprit-elle. Je crois aux preuves, aux faits, aux lignes claires. Mais je crois aussi aux liens. Et je refuse que mon amitié devienne une variable à éliminer.
Zax la regarda avec cette gravité calme qu’elle lui connaissait.
— Alors ?
Elisa croisa les bras, comme pour se protéger du froid.
— Alors je serai irréprochable. Plus encore que d’habitude. Je respecterai chaque protocole. Chaque distance professionnelle nécessaire.
Elle marqua une pause.
— Mais je ne vous abandonnerai pas.
Le regard de Zax s’adoucit.
— On ne te le demandera jamais.
Elle eut un léger sourire.
Au fond d’elle, le dilemme n’était pas résolu. Il était accepté.
Entre la loi et l’amitié, elle marcherait sur la ligne étroite —
sans trahir ni l’une, ni l’autre.













