Chacun se souvient de saint Rémy, l’évêque de Reims, qui donna d’ailleurs son nom à cette ville, et dont on a potassé la geste sur les bancs de l’école. Sachant Clovis plus désireux d’embrasser les dames de sa cour que d’embrasser la foi chrétienne, le brave prélat se serait adressé à son roi en ces termes : « Courbe-toi, fier Sicambre ! » En effet, il semble que Clovis ne mettait pas assez de zèle à se convertir, convaincu que le baptême l’obligerait à limiter ses devoirs conjugaux à sa seule épouse Clothilde, celle que le baptême avait changée en grenouille de bénitier. Il aurait bien voulu, comme d’ailleurs l’empereur Constantin avant lui, repousser à l’extrême onction son entrée dans le giron de la sainte Église, de manière à pouvoir profiter jusqu’au bout des prérogatives d’un roi des Francs, dont le droit de cuissage n’était pas la moins usitée. D’où l’admonestation de Rémy : « À genoux, Clovis ! Adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré ! » D’ailleurs, avant sa bataille contre les Alamans à Tolbiac, n’avait-il pas promis d’adopter la foi de Clothilde, si le sort des armes lui était favorable ? Et il l’avait été ! Alors ?
Oui mais, il n’avait pas dit quand. Des plumes facétieuses comme Alphonse Allais suggèrent que la parole immortelle de saint Rémy n’aurait pas suffi à convaincre Clovis. À l’incitation « Courbe-toi, fier Sicambre ! » ce dernier aurait même répondu par la contrepèterie : « Cambre-toi, vieux si courbe ! » Or comme on sait qu’Allais était nul en histoire du moyen âge, son explication ne lui vaudrait de nos jours qu’un zéro pointé. Mais à qui d’autre se fier ? Notons que nous n’aurions jamais rien su de ces démêlés – et qu’on ne nous aurait donc jamais obligés à les apprendre – si un certain Grégoire de Tours ne les avait contés dans son Histoire des Francs. C’est aussi de cet évêque qu’on tient le fameux incident du vase de Soissons. À l’école on avait tous retenu qu’on avait ébréché ce vase, mais personne ne savait à qui était due la casse, quel en était le motif et si on l’avait réparé depuis. Seul le bonnet d’âne de la classe, le gros Robert, qui était natif de Tournai, en accusa Clovis lui-même. Mais comme il n’était pas sûr de son fait, il ajouta qu’il ne l’avait pas fait exprès. Si le maître avait insisté, il aurait affirmé sans broncher que Clovis était né à Soissons et que cette ville était à l’époque le centre mondial de poterie en faïence.
D’ailleurs, en revisitant ainsi l’histoire, notre Robert de Tournai était-il moins crédible que Grégoire de Tours ? On peut en douter sachant que l’évêque raconte son époque à cinquante ans de distance avec un préconçu qui ne résiste pas à la critique. Ainsi il n’hésite pas à « aider » un peu les événements, pour les faire correspondre à la volonté divine, qui est souvent la sienne. Oublions aussi ses miracles, qui se présentent à point nommé pour sauver les bons, souvent ses ouailles, et châtier les méchants, c’est-à-dire les autres.
On peut malgré tout lui faire confiance quand il narre les turpitudes des dynasties mérovingiennes. Même dûment baptisés et confessés, les princes semblent avoir excellé dans l’art d’accommoder les vices : cupidité, débauche, rapines et meurtres. Aussi voit-t-on rarement une succession sans violence. Ce ne sont qu’égorgements et empoisonnements. Les règnes successifs – souvent très brefs et pour cause ! – sont ponctués de rapts, de chantages, de mariages forcés et de morts suspectes. Au point qu’il n’y a pas d’existence plus dangereuse que celle de fils de roi. Entendez bien fils, car selon le loi salique, les filles comptent pour du beurre. Quand on ne les donne pas en mariage pour agrandir le royaume, elles finissent comme abbesses ou moniales. Mais la femme sait aussi se venger de sa condition, car une fois devenue reine, elle n’hésite pas à faire tomber les têtes pour conquérir le pouvoir au bénéfice de son fils ou protégé. Ainsi tante Frédégonde (545-597) ; après avoir fait couper toutes les branches prometteuses de l’arbre généalogique des rois francs, elle parvient même à éliminer un évêque qui s’oppose à ses projets criminels. De leur côté les mâles sont certes féconds, mais les maladies, les guerres et les crimes de sang exigent un lourd tribut de leur descendance pléthorique. Et la vie étant brève, il faut que le dauphin monte au plus tôt sur le trône. Ainsi Dagobert I (610?-639), fameux à cause de sa culotte, devient gouverneur de l’Austrasie à dix ans. Et roi de toute la Gaule, à dix-neuf. Mais il meurt à l’âge de vingt-neuf ans, ce qui constitue un règne d’à peine une décennie.
On apprend tout ça grâce à la plume édifiante de Grégoire de Tours. Par contre, c’est au gros Robert de Tournai qu’on doit ce condensé optimiste de l’histoire de France, trouvé dans une de ses rédactions : « Dès le début de son histoire, chaque fois que la France fut décapitée, elle a su relever la tête. »