Toute mon expérience avec Mangueira, avec des gens de toutes sortes, m’a appris que les différences sociales et intellectuelles rendent les gens malheureux. J’avais des idées qui me semblaient trop abstraites, mais elles m’ont tout à coup paru réelles : la créativité fait partie intégrante de tout être humain, l’artiste ne fait qu’y mettre le feu, il ne fait que libérer les gens de leur conditionnement. La vieille façon de voir l’artiste comme un être intouchable est morte ; elle n’a plus rien à voir avec la vie contemporaine : toute manifestation individuelle ne se justifie que parce qu’elle est créative, en dehors de tout égoïsme et de tout individualisme étriqué. Bien entendu, ces idées sont le début de quelque chose dont je ne sais pas encore quels seront les développements ; elles doivent prendre corps, mais elles sont, tout de même, fascinantes pour moi et dignes d’être mises en pratique. Je sens que maintenant je ne suis plus dans une situation de « digestion » mais que je peux féconder mon environnement immédiat et le monde dans son ensemble par des forces créatives, comme si les idées étaient des germes capables de pousser, de prendre forme et de ramper comme une plante complexe sur la topologie de la terre. Tout cela est très fragile, peut-être vague, mais je sais que c’est réel, extrêmement urgent, nécessaire…
Hélio Oiticica, Extrait d’une lettre adressée à Guy Brett, 2 avril 1968












