T01EⅢ : Un pansement, pour réparer un barrage
“Sometimes, I'm feeling like I'm chasing after stupid goals Parfois, j’ai l’impression que je cours après des buts stupides This time I'm feeling like I'm ready to give up and fall Cette fois, j’ai l’impression d'être prêt à abandonner et à tomber
~ Stupid Goal in She was a Boy, Yael Naim
(Note : la numérotation romaine indique les épisodes à l’INSPÉ. Chouette.)
Ce mardi, nous avons eu une journée complète avec M. Viscache. Avant même que de l’avoir rencontré, mes collègues stagiaires me l’avaient décrit comme un formateur plutôt compétent, très politisé, et surtout fort prompt à la digression.. Avec lui, nous sommes censés explorer les conceptions et représentations des élèves, c’est-à-dire ce que les élèves imaginent, souvent faussement, et qu’il faut reprendre en utilisant le modèle scientifique. Nous sommes aussi censés parler des situations de conflit pouvant advenir, avec les élèves comme avec les collègues. Et puisque Monsieur Viscache aime à s’éparpiller, en pratique, il s’agit bien moins d’un cours sur ces sujets que du partage de nos expériences respectives. Et quelles expériences..!
Je n’ai pas connu les établissements privés ou les tuteurs particuliers, mes parents n’étaient pas médecins ou avocats : ils n’avaient pas le bac, et je n’ai fréquenté que des établissements publics. Mais j’ai quand même dû avoir une chance inouïe : en tant qu’élève je n’ai jamais connu ni su, directement ou indirectement dans les établissements que j’ai fréquentés, de problème ou de conflit majeur avec l’un ou l’autre de mes enseignants. Si certaines choses me paraissaient extrêmement importantes sur le moment, à de nouvelles lumières, ce n’était finalement pas grand’chose. À fur et mesure de ma progression universitaire, j’ai entendu de plus en plus d’anecdotes, toujours plus invraisemblables à mes yeux innocents. Je pensais être prêt : clairement, je ne le suis pas.
J’avais déjà entendu certaines choses. Du trafic de drogues dans le lycée. Des relations sexuelles dans les toilettes avec des élèves ou des personnels. Des voitures aux pneus crevés, des rétroviseurs cassés. Des professeurs intimidés à la sortie. En d’autres termes : un quotidien parfois grisâtre et déplorable ; mais nonobstant vivable, quoiqu’éventuellement à reculons.
J’avais aussi entendu d’autres choses, moins anodines. Des couteaux en classe. Une collègue qui, se baladant un soir, avait échappé à une agression ou un viol probable en indiquant qu’elle “était une amie de X***”, comme le lui avait conseillé un de ses élèves, frère dudit X**, ce dernier lui-même caïd local. Des élèves se poursuivant dans la cour, briquet à la main, pour s’enflammer les cheveux. Des menaces de mort plus ou moins à la légère. La peur au ventre à l’idée d’aller faire ses courses, parce que le centre commercial se trouve sur le territoire des cousins de l’élève qu’on a collé la semaine d’avant. Des choses plus graves ; mais que l’on tait à soi-même : on se dit toujours que ce n’est que l’exception, à plus forte raison quand, comme moi, l’on n’a jamais vécu ce genre de choses directement.
Puis, en rentrant dans le métier, on apprend plus, on comprend mieux ; on ne peut plus longtemps faire semblant de rien voir. Madame Zibeline qui parle de ses années en collège, Monsieur Viscache qui parle de ses souvenirs dans des lycées peu favorisés. Des collègues stagiaires ou d’autres formateurs qui, chacun leur tour, partagent leurs expériences.
Avez-vous déjà entendu parler de ces autocollants, ceux que les délégués de 3ème donnent aux enseignants pour que leur voiture ne soit pas volée ou désossée ? Avez-vous déjà entendu parler de ce conseil aux néotitulaires, dans certains collèges, de ne pas se retourner en écrivant au tableau, “parce qu’il vaut mieux voir les compas arriver” la pointe la première ? Avez-vous déjà entendu parler de ces collègues qui sont contents lorsqu’ils enchaînent deux jours sans avoir vu de couteau sorti dans leurs cours ou dans les couloirs ? Avez-vous déjà entendu ce silence pesant, entendu parler de ce que tout le monde voit, de ce que tout le monde sait ; de ce que tout le monde tait ?
Je tombe des nues. Ce n’est pas mon quotidien cette année, ça pourrait l’être l’an prochain. Je n’avais pas signé mon engagement décennal pour ça. Quelque part, une petite voix, ma vocation sans doute, me dit que là-bas aussi il y a des choses à faire, des élèves à aider, des enfants à guider, des passions à vivifier. Et à bien y penser, c’est vrai. J’appréhende, évidemment ; mais ce n’est finalement pas la violence ou le danger de ces situations qui me font frémir. C’est le calme et le détachement avec lequel les collègues en parlent. C’est accepté. C’est usuel. C’est normal. Ce n’est toutefois pas la norme — les vaticinateurs diront “pas encore” — mais ce n’est tout bien pesé pas l’exception non plus.
Je passe les détails sur le reste du cours ; peut-être y reviendrai-je une prochaine fois. Je me suis rendu compte que Monsieur Viscache et moi-même avions travaillé dans le même établissement par le passé. Comme cela m’était déjà arrivé avec Monsieur Octodon, au formateur je préfère le collègue. Mais l’on ne me laisse pas vraiment le choix. Passons.
Cette semaine, le jeudi, pour la première fois, nous avons eu des cours communs, c’est-à-dire avec des stagiaires d’autres matières — et d’autres concours. Agrégés, certifiés, certifiés PLP ; lettres, maths-physique, BGB, EPS. C’est à la foi très intéressant que d’être avec des collègues d’autres disciplines et d’autres horizons, mais comme vous l’allez pouvoir constater, certaines activités sonnent faux. Je doute que les collègues d’histoire-géographie s’arrachent les cheveux avec les difficultés de l’“anticipation de coïncidence” et que les collègues d’EPS doivent conjuguer avec les différentes versions de Regressi sur les postes fixes et les tablettes.
Oh, pardon : l’“anticipation de coïncidence”, c’est la jolie expression pour “frapper dans le ballon au bon moment, c’est-à-dire quand il arrive, et au bon endroit, c’est-à-dire effectivement dans le ballon et pas à côté”. J’avoue que malgré des membres de ma famille et des amis dans l’enseignement, j’avais toujours espéré que ces histoires de “référentiel bondissant” et autres ne soient que des légendes. Mais quand j’ai entendu ça, j’admets que mon fou rire m’a trahi. Enfin bref.
Sur toute la journée, nous avons réfléchi, mis en commun, travaillé sur les “dys”. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce terme, c’est la désignation sous laquelle sont regroupés tous les élèves présentant divers troubles : dyslexie, dyspraxie, dyscalculie, dysorthographie, et d’autres encore. À mon humble avis, il est hautement nécessaire de se poser des questions sur l’accueil fait à cette catégorie d’élèves : l’idée est pleine de mérite. Hélas, comme tant d’autres modules à l’INSPÉ, on se retrouve encore dans une théorie complètement hors-sol.
Un exemple : nous a été indiqué que pour les élèves dyslexiques, il était appréciable de concevoir nos documents en couleur, avec une couleur par phonème. Intention louable s’il en est, mais je n’ai pu m’empêcher de faire remarquer à notre formateur que les photocopieuses de mon établissement imprimaient en nuance de gris. Sa réponse ? “Allons donc, il faut être optimiste !” C’est bien connu, l’optimisme permet de changer la couleur du toner.
Un autre exemple : un collègue d’EPS a proposé, pour les élèves dyspraxiques, d’utiliser des objets, comme une règle avec des poignées, pour faciliter la préhension. Au-delà du fait que dans sa matière, j’ai hâte de voir rebondir un ballon de basket avec des poignées, j’ai tout autant hâte, dans la mienne, de voir arriver un fil électrique ou une fiole jaugée avec une poignée. Mes compliments au maître-verrier.
Que ce soit avec Monsieur Viscache, ou avec nos enseignants de cours commun, tous ont fini par admettre que si nous sommes effectivement des professionnels de l’enseignement de notre matière, nous ne sommes ni médecins, ni éducateurs spécialisés, ni accompagnateurs. Sauf qu’en pratique, ces corps de métiers ne sont pas présents, ou à tout le moins pas assez, dans les établissements. Ainsi donc, c’est à nous, enseignants, de pallier cette absence, et d’accompagner nos élèves.
Bien sûr, ma position ne change pas à ce propos, et c’est aussi celle de la majorité de mes collègues — ou en tout cas je le crois. S’il faut aider les élèves, nous répondons “présent”. Mais ce n’est qu’une béquille, lors même qu’une opération chirurgicale serait nécessaire. Je ne peux pas vraiment dire de mal de cet aspect de la formation de l’INSPÉ. Autant, les modules sur la conception d’une évaluation ou l’écriture d’un cours n’arrivent pas assez tôt ; autant il n’est jamais trop tard pour aider les élèves en difficulté. Mais en dépit de la bonne idée qu’il peut y avoir derrière ces cours, je ne peux m’empêcher de prendre du recul. Dans l’enseignement, l’essence même du métier est sous-tendue par la volonté d’aider les élèves et de les accompagner, mais certaines choses sont au-delà de nos compétences. Et si l’on nous fournit des outils, ceux-ci ne constituent qu’une demi-solution.
À l’inverse de certains élèves qui utilisent un théorème complexe pour résoudre un problème simple, les outils que l’on nous propose — et qui, de toute façon, sont les seuls à notre portée — ne pourront jamais suffire à régler tous les problèmes. J’aime à dire à ces élèves qu’ils utilisent un tractopelle pour déterrer une salade ; nous devons quant à nous utiliser un pansement pour réparer un barrage. Je ne peux qu’espérer que nos efforts ne soient pas vains, bien sûr. Mais l’ineptie est systémique.
À vouloir tout faire passer sur le dos de la vocation, c’est l’ensemble de la profession qui craque, chancelle et tombe. Mais à y bien penser, même en pleine chute, ce ne sont pas les enseignants qui sont à plaindre.
Si (quand ?) le barrage cède, ce seront nos élèves qui recevront cette vague, et de plein fouet.










