Jour du souvenir trans, pensées en vrac sur le manque : des copines, d'aîné·es, d'allié·es
Le 20 novembre, c’est le Trans Day of Remembrance (TDOR), la journée du souvenir trans. C’est un jour créé par les militant·es trans, marqué par celleux-ci à l’international, pour honorer les personnes tuées par la transphobie (que ce soit par assassinat, suicide, précarité, manque d’accès aux soins, etc) et attirer l’attention sur les conséquences concrètes de la transphobie. Chaque année, on constate par les mort·es recensé·es combien l’intersection du racisme et de la transphobie est particulièrement meurtrière et violente. Les associations Acceptess-T et le FLIRT ont récemment publié un recensement des décès liés à la transphobie en France cette année :
« Nous publions aujourd’hui les résultats du recensement des décès de personnes trans en France entre le 20/11/2024 et le 20/11/2025. Ce travail communautaire existe parce qu’aucune institution ne documente ces violences.
25 personnes trans sont mortes cette année. 25 ans : âge moyen des personnes recensées. 13 ans : âge de la personne la plus jeune. Les causes incluent :
• 19 suicides
• 4 overdoses (dont 1 personne en rupture de traitement VIH)
• 1 assassinat
• 1 décès de cause inconnue »
Ici, je vais parler surtout de suicide : c’est une journée particulièrement difficile pour nombreuxses d'entre nous, vu notre lien avec le suicide. Il est omniprésent dans nos vies. Pas une année ne passe sans que la mort d’un·e de leur proches trans ne touche mon entourage (trans). Toute notre manière d’être-au-monde entre personnes trans est infusée par l’omniprésence du suicide. On crée des espaces pour se retrouver, on invente des prétextes pour se voir, on prend des nouvelles les un·es des autres régulièrement. La majorité des personnes trans capte bien concrètement combien l’isolement peut mener au suicide. Dans un monde où la norme est de nous haïr, de nous dénigrer, de nous effacer de l’Histoire, de nous écarter car notre existence est inconfortable, on se sait.
Il y a plusieurs années, j’ai perdu une copine. Sa rencontre a marqué ma vie. On s’était rencontré dans un squat TPG, on avait fait des trucs chouette ensemble. Elle était véner, hyper drôle, et surtout elle formulait des réflexions sur les luttes trans, sur nos vies, que je n’avais jamais entendues avant elle (et que je n’ai jamais su retrouver ailleurs après elle). Faire sa connaissance a grandement contribué à la construction de mon militantisme. Je savais que ça allait être quelqu’une de très importante pour moi tout au long de ma vie, j’ai essayé de lui dire, je la voyais dans mon futur. Cette rencontre fut éclair, quelques mois plus tard, elle n’était plus là. Depuis, plusieurs personnes que j’ai croisées dans ma vie sont mortes, et chacune a été une perte difficile.
L’isolement, en regardant autour de nous et en fouillant les archives, on peut voir qu’il touche notamment des figures « historiques » de l’histoire trans, des personnes qui ont créé des espaces communautaires, tissé du lien. Ils meurent trop jeunes, malgré de nombreuses années d’existence communautaire militante. Je pense notamment au photographe états-unien Loren Cameron, décédé en 2022 à l’âge de 63 ans : c’est lui qu’on voit torse nu sur cette photo historique du premier cortège FTM à une pride, en 1994 à San Francisco. Qu’était-il devenu, toutes ces années ? Après l’euphorie des expériences communautaires, la joie de ses expositions photo, tous ses sourires qu’on trouve dans les archives, c’était comment en fait sa vie dernièrement ?
Photographie du cortège "FTM Trans Pride" à la marche des fiertés de San Francisco, 1994.
Je pense aussi à Christopher Lee, cinéaste et fondateur du premier festival de cinéma trans à San Francisco, décédé par suicide à 48 ans. Il avait réalisé plusieurs pornos transpédés et il était une figure du militantisme local très visible dans sa communauté. Aussi entouré, il est pourtant parti si jeune. Je parle d’états-uniens, mais il y a plein de militant·es français·es trans qui ont disparu du radar et sur qui je me pose tout plein de questions. Avec qui j’aimerais connecter ailleurs que dans les archives.
Flyer de Christopher Lee (à gauche) et Shawna Virago (à droite), avant d'être élu·es grands maréchaux de la marche des fiertés de San Francisco en 2002
L’aliénation qu’amène le vécu trans est si particulière. Après 12 ans de transition, je mesure combien la composante temporelle de l’impact de la transphobie au long terme dans une vie est sous-estimé. 12 ans à être confronté à la transphobie, de près ou de loin, je trouve ça déjà si long (et encore, je n’inclus pas les années d’enfance et leurs multiples violences liées à ma non-conformité de genre...). L’usure, la fatigue, les traumatismes répétés, l’isolement du monde cis et de leurs réalités, a récemment eu un impact considérable sur ma santé mentale et physique, notamment suite à ma chirurgie de réassignation sexuelle qui m’a mené à passer 4 mois sans pouvoir beaucoup sortir de chez moi. Mais surtout, à me prendre dans la gueule un niveau de violence transphobe et médicale assez hallucinant. Et ce, dans conditions de vie matérielles privilégiées par un revenu stable en arrêt maladie, et vivre dans une grande ville riche de soignant·es trans-friendly, rare pour être souligné quand on est trans. Malgré un entourage familial, amoureux et amical riche de personnes géniales qui m’ont tant soutenu matériellement, psychologiquement, émotionnellement, je me suis senti si seul face à toute cette violence. La dépression post-op après une chirurgie génitale trans c’est en fait très commun. Et j’ai récemment appris que ce qui l’est aussi pour certain·es, c’est de perdre des ami·es proches pendant ce post-op (ça a été mon cas). Pour moi, c’était comme si ces 12 années me revenaient en pleine tronche, au moment où j’étais le plus vulnérable. Quand je vois combien j’en ai chié, combien je me suis senti seul en étant pourtant si entouré, ça me donne le vertige pour toutes les camarades qui traversent ça avec moins de présence et de soutien.
♡ ‘Give us roses while we’re still here’
L’auto-support, l’auto-organisation et l’auto-défense resteront toujours nos premières armes contre la transphobie à mes yeux. Mais plus le temps passe, plus il est évident que face aux fascismes et à la mise au ban de nos existences, on va avoir besoin d’allié·es solides, dont l’alliance se manifeste dans des actes concrets. Je nous souhaite de l’amour, de la sincérité, de la chaleur humaine. De l’honnêteté et du soutien radical, de l’amitié et de la camaraderie sincère, de l’empathie solide, qui tient contre toutes épreuves, au lieu de s'envoler face à l'inconfort. On n’a plus besoin de soutien théorique : il se doit d’être concret, il se doit d’être tangible, il se doit d’être visible, il se doit d’être sincère.
Pourquoi alors que s’afficher trans-friendly est encore à la mode, il y a de moins en moins de personnes présentes à l’Existrans et autres manifestations, soirées de soutien pour les personnes trans, dans un climat pourtant si alarmant à l’international pour les droits trans ? Pourquoi alors que s’afficher trans-friendly est encore à la mode, des prises de paroles publiques et privées déshumanisantes sont proférées sans être contredites ? Pourquoi alors que vous suivez des influenceur·euses trans ou écoutez des podcasts sur les trans, vous ne percevez pas l’ampleur de la violence quand elle touche des personnes trans, mêmes proches de vous ? Il y a urgence, le soutien doit se manifester dans le concret, pas dans des chambres d’écho virtuelles. C’est quand le soutien est inconfortable qu’il est concret : sinon, c’est un mirage.
Quand avez-vous pris des nouvelles de vos potes trans ? Vous êtes-vous inquiété·es, sincèrement, de leur vie et de la violence qu’illes ont pu traverser récemment ? Plutôt que de nous raconter des interactions transphobes auxquelles vous avez assisté sans réagir, avez-vous pensé à réagir et à vous positionner contre cette violence, en particulier quand ça vous coûte (que ce soit socialement, professionnellement, etc), car c’est justement là que vos privilèges peuvent servir à quelque chose ? Réagissez-vous quand vos collègues, votre famille, vos camarades, vos potes disent des dingueries ? Réagissez-vous si, au boulot, il vous est demandé de contribuer à la haine, à la déshumanisation, à l’invisibilisation des personnes trans, par des actions qui ont un impact sur la vie des personnes trans ?
Ça ne relève pas de l’intellectuel ici, mais bel et bien de l’empathie pure et simple. Cette empathie pure et simple qui relève de la survie de l’espèce, et devrait être naturelle, au-delà des constructions sociales légitimant la violence, le déni d’empathie et l’hyper-individualité. Pour ma part, certain·es de mes plus grand·es allié·es sont des personnes cishétéro de ma famille qui m’ont soutenu dans les difficultés que je traversais, matériellement, émotionnellement, affectivement. C'est une chance rare. Quand des personnes de ma famille m’accompagnent pour mon opération, m’aident financièrement pour y avoir accès, me font à manger quand je ne peux pas bouger, m’aident dans mes démarches administratives, m’accompagnent à des rendez-vous médicaux ou au tribunal pour mon changement d’état civil, illes n’ont jamais eu besoin d’écouter un podcast par un influenceur trans pour ça. Les différences culturelles et générationnelles passent au second plan quand on est témoin de ce qui m’arrive comme violences multiples et présent·e à mes côtés. Même mécanisme quand mes proches, ami·es, camarades, font de même. La violence, elle est sous leurs yeux : pas besoin de disserter à moins d’être dans le déni. Alors, c’est bien la preuve que la possibilité de l’empathie, du soutien et de l’amour pour réparer, elle est là, c’est elle qui est naturelle. Notre survie en dépend.