"Mais c’est chose inouïe, quand tous les devoirs humains et les obligations réciproques se trouvent complètement transformés en un grand devoir de paiement en espèces ; quand le devoir de l’homme envers l’homme se trouve réduit à lui remettre quelques pièces de métal ou un salaire stipulé, et à le mettre ensuite à la porte : quand le devoir de l’homme envers Dieu devient un cant, un doute, une vague inanité, un "plaisir de la vertu" ou quelque chose de ce genre, - quand la chose que l’homme redoute infiniment (le véritable enfer pour l’homme) est "de ne pas gagner d’argent" et de ne pas "réussir" – c’est chose inouïe, dis-je, de voir quel changement se trouve alors introduit dans les affaires humaines ! Les affaires humaines vont désormais circuler non plus alimentées par un sang vivifiant, mais, pour ainsi dire, couperosées par une détestable encre de banquier ; tout est devenu âcre, discordant, tout menace ruine ; tandis que la colossale et tumultueuse vie de la société est galvanisée, diabolisée, et bien trop littéralement possédée par le diable ! Car, en un mot, Mammon n’est d’aucune manière un dieu, mais un démon, et même un démon fort méprisable."
Thomas Carlyle, Passé et présent, trad. Camille Bon et Thibaut Matrat, 1843.