"À dix-sept ans, j’avais l’idéal le plus commun pour un jeune homme sans fortune : trouver une place dans la société. La façon la plus sûre de surmonter le handicap que représentait la condition moyenne de mes parents était de profiter de la chance qu’ils m’avaient offerte d’étudier dans un collège de riches et d’y apprendre les usages. Au nombre des usages, on rangera le choix d’un vocabulaire adéquat, la politesse, le sens de l’opportunité dans l’acception classique, c’est-à-dire la notion ce que l’on peut faire et du moment où l’on peut le faire, la connaissance de l’Histoire, et la morale chrétienne qui apportait, à tout cela, sa touche de sagesse et de mesure. La France était une sorte de monument dont on franchissait le perron en partant de la dernière marche – ou des quelques premières, selon la position de son père, mais c’était le même escalier pour tout le monde. Hélas, au milieu des années 60, des gens essayaient déjà de passer par l’entrée de service, d’escalader les fenêtres du premier, de soudoyer le concierge afin de pénétrer dans le bâtiment sans se plier aux règles. La culture rock protestataire, l’esprit de 1968, le déferlement des films du genre "je fais ce que je veux", l’art contemporain que mes oncles provinciaux appelaient "à la con" étaient sur le point de se répandre. En soi, d’ailleurs, ce n’était pas illégitime. Il est sain que les règles soient remises en cause périodiquement par une poignée de dissidents qui imaginent autre chose. À condition que la négation absolue et résolue de ce qui est réputé le bon goût, l’absence totale de contraintes, la dégradation du sacré, ne prétendent pas devenir l’esthétique officielle. Or nous y sommes. Les révolutionnaires veulent des médailles. Les gens qui "conchient la France" comme l’ancien ministre Jean Zay sont déplacés au Panthéon en direct à la télévision. La marge a envahi le cahier, les provocateurs qui décoraient des ânes de la Légion d’honneur, ceux qui exposaient un urinoir, ceux qui écrivaient des œuvres périssables pour montrer que nous étions mortels briguent à présent l’immortalité."