De sexe et de stupeur, le Monde entier à la merci de Daido Moriyama
Cet été a eu lieu à Tokyo une énième exposition consacré à l’infatigable Daido Moriyama. Le catalogue édité pour l’occasion est un petit ouvrage qui ressemble un peu à ces bibles que l’on retrouve coincé derrière la tête de lit d’une chambre anonyme, au fond d’un tiroir autrement vide, ou simplement à coté du poste de télévision, sous cette télécommande qui permet de faire défiler inlassablement canaux hertziens et minutes qu’on voudrait déjà écoulées, tandis que les langues, les sons, les images, font et défont le dehors dans une vaine tentative de prouver son existence - notre existence en fait -, et ce faisant n’adressent que son manque de substance. Le livre est nommé Tokyo: ongoing et c’est un moyen comme un autre de prendre quelques nouvelles de Moriyama, désormais jeune octogénaire.
Il y a cette photo, prise à Austin, au Texas, dans laquelle figure le Point de vue du Gras de Niépce - notre plus vieux souvenir du monde -, un jeu d’ombre, puis une horloge : le temps qui passe est déjà passé et les américains disent qu’une horloge cassée est tout de même à l’heure deux fois dans la journée. Il semble que ce soit là le mode sur lequel fonctionne le photographe nippon, et ce depuis le début des années 1960 lorsque, confronté au fait qu’il ne serait jamais marin, Daido rentra en photographie comme d’autre passent la porte d’un bouge parce qu’ils crurent y entendre le rire d’une femme, parce que la nuit est glaciale et sans issue aucune. Vinrent ensuite soixante ans passés dans la rue - à Shinjuku et ailleurs -, la dope puis le succès mais toujours l’errance, et l’on ne saurait que faire des trilliards d’images amassées, puis entassées dans des livres selon le principe du flux tendu, ici fait esthétique : elles ont toutes l’air d’avoir étés abandonnées sous la pluie, collées à la surface d’enseignes lumineuses ou de poteaux téléphoniques, de bancs de métro, sur le formica des comptoirs. Rien n’échappe à Moriyama. Il zoome, re-cadre, décadre, passe de la couleur au noir et blanc le temps d’un click - et c’est à se demander si ici-bas tout ne se vaudrait finalement pas, à questionner les États généraux de l’indifférenciable indifférencié. Le japonais fait feu de tout bois, et ses livres où les photos sont placées les unes face aux autres, comme des enfants ou des coqs qu’on ferait se battre en cage, ressemblent à une vue alien de la planète terre. C’est en quelque sorte l’antithèse de ce disque en or projeté à travers les cieux en 1977, sa part maudite. Reste à savoir ce qui guide le photographe : vous lui poseriez la question qu’il n’y répondrait pas, fumant une cigarette, le regard déjà loin. D’entre les pages jaunies de Tokyo : ongoing émane quelque chose d’animal, d’un peu effrayant - disons que le livre a son centre de gravité très bas, que Moriyama a su s’échapper du monde en le faisant prisonnier, en le traitant comme cette inconnue au goût acide qui se réveille à vos côtés un matin tout en nuances de gris : la méthode Moriyama, où prendre en photo une couleur simplement parce qu’elle a su l’émouvoir. Mais « méthode », ici particulièrement, prend les atours du vulgaire, crache au visage de l’ineffable. La méthode Moriyama n’existe pas et c’est tant mieux, d’où l’analogie du chien errant : Daido l’insaisissable. Peut-être un jour vous rendrez vous compte que, de dos, vous voilà devenus personnage de l’une de ses images - il s’agit d’exister sous une forme intéressante, de le séduire. Tokyo court-toujours, où le jeûne du cannibale.















