rêves d'une époque différente, juillet 2020

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rêves d'une époque différente, juillet 2020
à travers la mer, juillet 2020
Old Québec City viewed from the ferry linking the cities of Québec and Lévis, Québec by Ullysses Via Flickr:
#sunset #crossing #baiecomeaumatane #traversier #quebec #beautifuldestinations https://www.instagram.com/p/CQkNNC0Jg9l/?utm_medium=tumblr
Marin amer
Coiffé de sa casquette de capitaine, Martin est assis sur le banc posé sur le quai. Sa jambe droite tressaute à un rythme effréné sous le banc pendant qu’il observe le grand bateau bleu et blanc qui s’éloigne. Il ne peut s’empêcher de se sentir abandonné : son navire part sans lui.
Il s’y est embarqué la première fois à sa sortie du foyer pour orphelins Notre-Dame de Lévis, en 1968. C’était le jour de ses 18 ans. Il ne savait ni lire ni écrire et tous savaient qu’il ne le saurait jamais. La directrice du foyer, madame Huguette, lui avait trouvé cet emploi. Elle lui avait aussi réservé une chambre dans la résidence située tout juste à côté du foyer et l’avait autorisé à venir y prendre ses repas, comme avant.
Depuis ce jour, Martin a été heureux chaque matin, été comme hiver, beau temps, mauvais temps. À compter de son premier embarquement, il a fait l’aller-retour Lévis-Québec huit fois par jour, cinq jours par semaine et cinquante semaines par année, sans jamais manquer une journée de travail. Il ne sait pas combien de traversées tout cela représente, mais il n’en regrette aucune.
À bord, il est officier de cabine. C’est le capitaine qui lui a conféré ce titre en lui confiant la responsabilité de la salle de repos des passagers. Il doit s’assurer de sa propreté et il la nettoie après le départ des passagers, ramasse les papiers et les verres de café, et vide les poubelles. En plus, l’hiver, il lave le plancher souillé par les bottes couvertes de neige, de gravier ou de calcium.
Officiellement, il n’est pas un employé de la Société des traversiers. Son petit salaire est entièrement remboursé par l’État. La source de ses revenus ne l’a jamais préoccupé. Par contre, le fait de n’avoir ni uniforme ni casquette l’a longtemps mis à la gêne. Ses collègues s’en sont bien rendu compte et se sont cotisés pour lui offrir deux ensembles de travail qu’ils renouvèlent annuellement depuis des dizaines d’années.
Chaque soir, au retour à sa chambre, Martin lave le pantalon et la chemise du même bleu que celle des employés. Il les met à sécher et prépare son autre uniforme pour le lendemain. Chaque matin, il se présente au travail avec un uniforme immaculé.
Son navire est toujours aussi propre quand les passagers y montent. Il les accueille avec un sourire plus grand que ce que sa fonction exige. Il connait bon nombre d’entre eux, et eux le reconnaissent. Martin sait de quelle traversée ils seront et à quelle heure ils feront le trajet de retour. C’est en pensant à eux qu’il prépare le café ; toujours la même quantité d’eau, jusqu’à la ligne tracée au crayon-feutre sur la carafe. Et la même quantité de café ; c’est facile maintenant, avec les sachets prémesurés. Les habitués ne penseraient pas à lui demander une autre boisson. C’est le café qu’il a appris à préparer; alors mieux vaut aimer le café.
Parfois, au premier trajet du matin, surtout l’hiver, il y a peu de passagers. Il a alors le temps de s’avancer à la proue pour voir le navire se frayer une voie sur le fleuve. Quand la coque écarte les glaces et semble les avaler, quand il ressent dans ses jambes les vibrations des moteurs, il a la sensation d’avoir en lui toute la puissance de son navire.
Arrivé à Québec, il salue les passagers qui descendent et accueille les quelques nouveaux qui se dirigent vers la rive sud. Ceux-là sont toujours moins nombreux, toujours les mêmes, surtout à la première traversée. Et ils savent apprécier son café.
Il les accompagne dans son impeccable salle de repos. Quand un nouveau voyageur se joint au groupe, il se fait un devoir et un plaisir de se présenter, sans oublier de mentionner son titre règlementaire d’officier de cabine.
Les habitués le saluent, et il reçoit chacun de leur bonjour monsieur l’officier comme une marque d’estime. À ceux qui l’interrogent sur sa carrière maritime, sur le nombre de ses traversées ou sur ses croisières, il mentionne fièrement qu’il a toujours servi sur la traverse Québec-Lévis, sans jamais manquer un départ. Quant à ses croisières : oui, il en a déjà fait une. Sur le Louis-Joliet. Du pont de Québec, jusqu’au pont de l’ile d’Orléans.
Il y a maintenant 51 ans que Martin est marin sur la traverse Québec-Lévis. Bien sûr, le capitaine lui a parlé de retraite. D’abord à ses 60 ans et ensuite à ses 65 ans. Martin n’en voyait pas l’intérêt. Au printemps dernier, le capitaine est revenu sur le sujet :
— Martin, tu dois faire valoir ton droit à la retraite.
Ce n’est qu’hier qu’il a compris que plus qu’un droit, c’était une obligation qu’on lui imposait.
Il a fait sa dernière traversée. L’aller vers Québec s’est plutôt bien passé. La salle des passagers était aussi propre qu’à l’habitude. Les passagers étaient les mêmes, peut-être un peu plus nombreux, c’est tout. C’est à l’accostage à Québec que tout a chaviré.
Les passagers ne sont pas descendus. Le groupe de Québec s’est joint à eux pour remplir la salle plus qu’elle ne l’avait jamais été. Ce n’était pas normal.
Puis le navire a mis le cap sur Lévis. Le capitaine a quitté la timonerie et s’est présenté dans sa salle de repos. À son entrée, un passage s’est ouvert parmi la foule. Le capitaine s’est avancé vers Martin en poussant la chaise d’une très vieille dame. Martin a eu besoin de plusieurs secondes pour reconnaitre madame Huguette.
Tous les deux lui ont présenté un gâteau géant et tout le monde l’a applaudi. Les passagers, en chœur, lui ont chanté : Mon cher Martin, c’est à ton tour. C’est à ce moment-là que le capitaine lui a donné sa propre casquette.
Après 51 années sur le fleuve, Martin n’allait plus être marin. Ce jour-là a été le jour le plus triste de sa vie.
Aujourd’hui, il a 70 ans. Comme d’habitude, il est sur le quai de Lévis. À temps pour la première traversée. Assis sur le banc, sa jambe droite sautille à toute allure et il regarde ses amis larguer les amarres. Son navire part vers Québec.
Il a beau s’être coiffé de sa casquette de capitaine, il sait qu’il n’est plus un marin. Il s’est d’ailleurs interdit de revêtir son uniforme. Il n’y a plus droit. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un civil.
Pendant 51 ans, il a été heureux chaque matin. Il ne l’est plus.
Pour la première fois de sa vie, le voilà tout seul.
Le jour le plus triste de sa vie, c’est maintenant.
Benoit Bolduc/octobre 2019
Traversier, 2019