Au creux de mes lèvres
Au creux de mes lèvres, j’ai la colère et l’angoisse et l’incompréhension et le trop-plein et la confusion qui débordent. Pourtant, juste avant, assise face à l’écran-écrin de marbre blanc qui appelle les pieuxes du début de soirée, je déguste un paradis sucré: chaleur sirupeuse du fromage fondant qui porte la semoule sablonneuse et qui ancre mon corps déboussolé. Dans le plaisir égoïste assouvi, je retrouve la précision de la lame de mon être, celle qui seule peut trancher mes états d’âmes vagues du moment. Au coeur de l’écrin-écran, j’observe en silence les déambulations et les ablutions et les déblatérations et le ciel crépusculaire qui déteint au milieu des doux dômes tandis que les lumières qui s’allument peignent en orange la crème des parois qui m’enserrent. Le murmure de la vie réfléchie m’apaise jusqu’à ce que, les portes du havre franchies, il se mue en écho criard de cette violente fin de marché. Les lampes suspendues éclaboussent de leur blanc qui aveugle, les vendeurs sont épuisés et marchandent quand ils veulent, les couleurs sont éteintes dans la pénombre et les sacs en plastiques surchargés se balancent tels des plombs de poignets. Je suis sans entrain le mouvement, les bruits et les formes cognent ma tête et mon corps en fait toujours fatigués. L’équilibre est trop subtil pour accueillir des écarts de la sorte mais il est trop tard pour le repenser: je suis prise au piège et de la scène et de ma réaction à elle. Mes oreilles bourdonnent, mon crâne se pressurise, mon front se métallise et mon humeur s’aggrave. L’étau du mal-être et de la culpabilité me presse à chaud et il me faut un long moment pour formuler calmement le fond de l’équation ratée.
Au creux de mes lèvres, le chaud liquide ambré glisse vers ma gorge enfin relâchée. Assise sur le plastique bleu moelleux des bancs bien alignés, je savoure la translation ouatée sur le satin sombre de la mer un peu fatiguée. Protégée du vent frais et des volées d’écume, nous entamons notre modeste odyssée nocturne du début de la fin, du centre vers le bout, du traditionnel avant le différent qui fait de nous toujours des mêmes. Le vaisseau est vieillot mais son énergie renouvelée; sa taille modeste mais son attitude pas découragée; il coupe les trajectoires et invente une guirlande de plus dans le paysage illuminé. On saute à terre, guidées par le fumet du poisson grillé et vite vite, on atterrit au coeur d’un cube bétonné à peine enturbanné, quelques néons vulgaires par ci et un mur de tommettes bleu smalt par là. Nos doigts se graissent une première fois de l’huile truffée des frites de luxe qui accompagnent le sucre de l’alcool qui grise doucement nos esprits rassérénés. Une troisième compère arrive et nos langues se mêlent, traduction exogène de réalités communes et inconnues. Le hasard des retrouvailles improvisées au milieu de la cité qui s’invente à chaque coin de rue. Intersection des intersections faites de boucles bouclées, de pèlerinages à planifier, de voyages revus à la baisse mais toujours autant rêvés. L’ignorance est un luxe qu’on cultive touxes à certains degrés. Et on apprend par à-coup et par analogie, dans la douleur de la répétition et, parfois, dans le soulagement de l’illumination.
Au creux de mes lèvres, je suis le produit d’une renaissance urbaine, dans la solitude de la gestation qui éclot dans le couloir qui déverse son trop-plein que j’apprends enfin, quelques erreurs plus tard, à avaler par petit bout, une coquille à la fois, à l’aide du jus de citron et des instructions d’âmes soeurs aimantées. Pour la deuxième fois aujourd’hui, mes doigts graisseux miment la joie retrouvée, l’excitation qu’engendre la légèreté, l’assurance que dans les limites découvertes je peux tout aussi bien me déployer. J’ai failli me laisser dévorer, par le mouvement imposé, par le ballet surchargé, mais au creux de mes lèvres, la chanson de mes anges-gardiennes que j’ai enfin su mémoriser m’a ce soir bel et bien sauvée.
















