28 juin 2025
Je me lave, soigneusement. À l'eau froide. Je passe le doigt derrière les oreilles pour enlever ce que la canicule a distillé de sueur. Je masse mes pieds, dont la forme tient de toi. Une fois sèche, j'étire la bande élastique bleue sur ma cheville gauche, qui soulage ma douleur et soutient mes tendons, restes d'entorses dont pas une due à toi. Avec toi j'échauffais mon corps jusqu'au point juste. J'enlève mes bijoux. Je m'habille. Ce soir nous dansons pour te rendre hommage.
Je prépare mon corps comme s'il s'agissait d'une dépouille, comme si c'était moi la morte. Je pense rapidement à m'épiler, y renonce (affront de la douleur et de l'obéissance à des règles qui déjà au temps de toi m'étaient étrangères). J'en ai presque le regret. Je voudrais prolonger le rite. Ce temps, c'est pour toi, et comme avec toi. Ce temps, c'est du temps que je t'offre, en redonnant à mon corps sa forme fonctionnelle, pour qu'il soit fort ce soir, pour que ses muscles bandent, pour que ses articulations se délient délicatement. Je n'ai plus que ça à t'offrir. Vois, mon corps et le temps que je lui prête : des pivoines (aimais-tu les pivoines ?), des œillets (aimais-tu les œillets ?).
Ce temps, c'est le temps d'après. En lui notre temps. Il est gros de porter en son ventre quatorze années quotidiennes et celles qui vinrent ensuite et dont j'étais absente. Notre temps coupé court par ma faute/fuite. Puis ta perte.
Ta perte : cet amas fouissant, ce qui remue au fond du sol, l'odeur crevée de la terre, cette vie affolée de lucioles. Ta perte : tout. Nous : si peu si l'on compare. Toi. Toi, vaste.
Je me lave, soigneusement. J'ôte ces organes sidérés par ta mort encore un an après, les entrailles confuses, le cœur joufflu, le cerveau à tombeau ouvert, je les glisse dans des liquides ouatés, violents, pour plus tard. À la place poussent des pivoines, des œillets. Les aimais-tu ? Iels sont pour toi. Corps de bronze, refroidi, chaud dans l'effort, seule sueur que celle que les gestes déclenchent, je suis neuve et vieille. Je suis neuve pour toi et vieille de toi.
Je veux être acérée, ce diamant dans tes mains de joaillère, incisif, précis, minéral. Une pierre, qui tombe. Danser. Dans le silence et la grâce des pierres.
Je suis ton enfant, fille de mes parents et ta fille, tu es mon enfant, morte dans l'enceinte de ma vie qui bat. Tu m'aurais voulue toute humaine ce soir, comme tu m'as faite humaine, mais je n'ai que ça à t'offrir : mon corps préparé sans organes et ces gestes. Quelques pivoines. Quelques œillets.

















