Journal de voyage
avril-mai deux mille vingt-cinq
mon printemps coupé en deux
avec à l’autre bout
toi
du bout des doigts la nuit la première
fait avancer avril (ses pions) précocement
la sève le vert des lèvres
dans cette nuit étroite
et toi
qui bout
2. Sainte-Hélène de Kamouraska
en deux moitiés mon printemps
que l’Atlantique tranche
Ă rebours du fuseau horaire
avril — une aiguille
m’épingle
tout est très loin
et moi sans doute
j’ai déjà mesuré ma trace sur ces terres
cette chambre fut la mienne,
sa clarté
sa pudeur
par les fenĂŞtres vient quelque chose
l’espace de ma vie
ouvert
comme un vol d’avion
palimpseste des pas
moucharabieh du temps
j’observe sans être vue
le peu qui passe Ă travers du treillis
la lumière et le vent
l’émanation d’une ombre
Charlotte
je suis devant cette chose
avec dans l’interstice huit ans
tout est très loin
et moi sans doute
nu-bras les bouleaux enchâssent
notre ligne de fuite
au versant des reliefs, toujours bleus,
les arbres forment des grilles
et dans ce piège froid et tranquille où nous marchons
le printemps bat
quelque chose ici ouate ses forces
assagi ses poussées
polymères découpés de la neige
aux bords fondus — de quel feu ?
béton rouillé, troué, en blocs
mousse durcie par
le retard du soleil
strates équarries
d’un hiver dont les fragments confluent
dessinant dans le plan des aboiteaux
des structures vestigiales
Basses-terres du Saint-Laurent
aux eaux métalliques
dans la vitre de la voiture
les jupons retroussés des sapins
tendus par des fils vers des points de fuite
j’assiste à la chute d’un dieu moribond
4. à la frontière entre le Québec et les États-Unis
pignes de pin, aux écailles érigées
présence implacable de la brume
crêtes crantées qui la découpent
ratio des arbres droits fichés — en armure
d’autres, sans armes
la brume, une présence
et ce vert inouĂŻ
dans lequel je bascule
mon cœur gros
comme un poing serré et demi
qui enfle
pour que le monde y plonge
5. dans le bus vers New York City
Plattsburgh and Lake Champlain
where the edges of Vermont fray
Glens Falls
start of the Hudson River
Saratoga Springs
(we stop to change drivers)
cities of America
one only sees the fringes of
bridges held
up high by
whale tails of concrete
and the whining of a dog
(bus noises)
like clockwork
shape slivers of time
and slivers of road
6. Philadelphie (expansion / distorsion)
we move in the tree streets
I’d like it if you stayed
— Lorde, 400 Lux
as I go
a tepid sun walks me out
and a Lorde song’s playing
the wind I carry messes with the shapes of sound
Cecil B. Moore Avenue
I move in the tree streets
all made up of bricks and birds and
a language that forces my mouth
to make it its own
soundshapes of a city I’m leaving soon
it’s a five minute ride
from your old place to the next
with plants in the backseat
— a greenhouse of wheels, tinted windows defeating the purpose
West Berks Street to North 5th
I alone walk the fifteen minute walk
stranger in the cities of cars and
feel the air expanding
here like anywhere else
I keep finding rubber bands, wild and loose
and I keep showing you my spoils
I should like to know the place better
but my body is through
the roads are mostly too wide,
worn down (as I am)
the cars wider, terrifying
I as I go alone am
stretched
the city’s pulling on my self
to make it its own
all throughout my left foot, my ankle
elastic sinuous lines of
pain, which
coalesce in a small swollen knot
I try my hands at untying it
the city, the language, the feeling
the weeks spent here,
the unspent time,
I alone walking
on this continent that’ll never make me its own
wherever you try them
bodies will be bodies
the city,
the language,
the feeling
pass through them as sound does wind
in the car
driving fast
while Sons of Kemet plays
In The Castle Of My Skin
it’s no use
nothing to do but answer when the song calls on us
a relentless rhythm
all going,
no escape — we’re trapped with it
so we go over the limit
the sun casts its molten native metal on us
stark as speed
I’m young and sleek and
sterling
my features open and all going, forward, forward
again
play it again
that this day may come silver
out of the mold
that I may be deathless once more
que je sois Ă nouveau sans mort
8. Longwood Gardens (une offrande)
pour toi qui es la vie mĂŞme, Marcia
et même à toi qui es forte comme une fusée
— Les Rita Mitsouko, Marcia Baïla
pas d'anglais aujourd'hui
un an après ta mort
pas pour mon poème
j'aurais voulu t'offrir ce corps
outil de joie
que tu as affûté-e
plutôt que mon poème
la voix fleuve de Lhasa
(t'altère), (ton souvenir),
(ta voix dans mon rĂŞve)
odeurs retournées de sol
des fragments de disparition, ces sentiers qui se perdent, le seuil des arbres géants et l'espace qui les sépare comme (un soupir) un accueil
une femme qui danse
elle danse sous mes paupières
jusque sous ma fatigue
une femme qui danse
que j'aime
Ă qui j'offre ce corps
outil d'une joie
Ă accomplir
dans ma bouche,
dans l'épuisement de l'anglais
je mâche piteusement
une terre qui craquèle
Ă Jordan je dis (mal)
ces gens qui bougent sur l'image fixe de l'œil
comment séparer par l'ossature du langage
chaque os
comment piéger dans le bois vivant des insectes
le frémissement d'un membre
toi, qui m’as offert
ce regard
et par ce regard,
par sa pratique constante,
par son fléchissement
(travailler Ă le tordre),
l’usage d’une tendresse
vous voir
habitant-e d’un corps
et savoir
vous aimer
(mais ton corps femme fusée
corps précis diagonale altération des règles
qui s’élève débordant toute peine encourue
plus jamais voir ton corps qui danse)
9. l’île de Montréal par le pont Jacques-Cartier
un soleil en métal
et des ponts indemnes
au ras du ciel
des raies de fils électriques
d’un noir d’oiseau
dans la nimbe du soir,
dans sa lumière lapidaire
l’île
nuée de buildings
ville belle comme un acier
rien n’existe
sauf l’effroi
du diamant
pas un visage,
et nous
témoins d’une autre ville, d’un autre jour
nous sommes assis-es, à l’audience
attendant
notre propre retour
allongée sur le dos
yeux entrouverts
j’entends le vent se découper dans les pièces de l’érable
fleurs enfoncées
rues répandues
Montréal se déplie
à l’autre bout de mon printemps
ce matin
qui s’écarte
pour me laisser passer