Atelier d'écriture 1 février 2026
Thème : enterrer des trucs pour des périodes plus propices
Ça commença à cinq ans, en regardant le chien. Comme c'était un animal anxieux, qui avait peur des feux d'artifice du quatorze juillet, le père de Lois lui avait donné un os. Qu'il se défoule. Que les geignements cessent. À la place, le bruit de la mastication. Le chien — Lois ne se souvient pas de son nom, il y en a trop eu — était anxieux. Le futur lui semblait un territoire meuble, mouvant, sans certitudes. Il y aurait peut-être alors besoin d'un os encore, auquel s'accrocher. Il fit un trou et enterra l'objet de consolation. À cinq ans, Lois était un expert en trous. À la mer, quelques semaines plus tôt, il avait creusé le sable mou jusqu'à l'eau, de plus en plus loin de là où s'arrêtait la dentelle des vagues. Le sable durcissait, l'exercice avec, ses forces s'y fracassaient dans une grande joie. La terre d'août, gonflée d'orages, lui semblait plus noble et moins égale. Dans le jardin, selon la mousse ou l'herbe, les pissenlits aux akènes clairsemés, les figues gâtées dont l'odeur lui soulevait le cœur, c'était chaque fois une entreprise nouvelle, et chaque arbre, chaque pierre taillée appartenant à l'ancienne maison, était un repère, un paysage singulier qui faisait du trou répété un trou neuf. Lois fit les poches de ses maigres trésors, rassembla les candidats à l'enterrement, plissa le front. Il n'était pas sûr que quoi que ce soit fut digne d'ouvrir la voie. Il aurait fallu sans doute un grand sacrifice, comme le chien l'os. La semaine suivante lui présenta la solution. Assis dans le salon il imitait l'écriture, il faisait des boucles abstraites entre deux lignes d'un cahier, y glissant quelques fois la forme maladroite mais encore étincelante d'une lettre apprise. Sa mère lui prêta un stylo, un stylo froid et bombé, sans plume mais joli, peut-être même beau il hésitait, lourd, précieux. À la fin de la journée, il avait des crampes aux doigts et il aimait le stylo par-dessus tout. L'amour compté sur le bout des doigts crampés : sa mère, son père, le stylo.
Au bord du sommeil cela lui vint comme une révélation. C'était ça le sacrifice, ce qu'il fallait mettre au fond du trou, dans du velours peut-être ou de la laine, une matière de fête, pour offrir au stylo une défense contre le froid futur de la terre. Lois était trop petit, le stylo, trop lourd. Il était malhabile, le stylo, superbe. Quand il aurait comme sa mère et son père des gestes sûrs, réfléchis, et que l'écriture serait une chose moins brillante, plus apprivoisée, quand il serait grand, donc : digne du stylo, alors il pourrait l'exhumer. Son cœur au matin battait très vite, d'un amour de martyr. La chose faite, il se sentit immense. Son secret et son sacrifice ensemble l'élargissaient, ses cinq ans pliaient la tête sous le poids de l'acte. Une année. Une année complète, qu'il tint dans son esprit comme un fruit rond, oubliant parfois la raison de ce rituel. L'été suivant, dans le jardin, il fit le parcours avec prudence. Remugle des figues. Aigrettes des pissenlits soufflés, qui reviennent dans les yeux et démangent. Le stylo dans le mouchoir plié, beau comme au premier jour, à sa taille enfin, à sa main. Lois écrit son prénom dans un livre d'enfant, et son amour exulte, intact.
À dix-neuf ans, Lois est un expert en trous. L'appartement qu'il habite n'a pas de jardin, pas de chien, pas d'os, de terre seulement celle des plantes domestiques. C'est au jardin public qu'il va, en douce, enterrer tous les amours qu'il a. De Julien, de ses mains fines, de ses fesses qu'il regarde dans l'amphi de la fac, de ses yeux un peu froids comme l'acier d'un stylo, il ne dit rien. Il attend d'être digne, que le jour soit propice, et que la terre s'ouvre.












