Les Marées de l'Aube Rouge
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Chapitre 13 : Être sur la même longueur d’onde
Chapitre 12 - Chapitre 14
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Lorsque la synchronisation devient instinctive et que les mots sont superflus, certaines alliances prennent une tout autre dimension. Entre une proposition audacieuse, une conversation nocturne inattendue et des barrières qui tombent sans prévenir, Béatrice découvre que parfois, la meilleure défense… c'est d'oser faire confiance.
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« Les âmes se rencontrent sur les lèvres des amants. » Percy Bysshe Shelley.
En se laissant tomber dans le canapé du salon principal, Béatrice expira longuement, épuisée. Chaque fibre de son corps lui reprochait de l'avoir poussé aussi loin. La fièvre persistait, sourde, et la fatigue pesait sur ses épaules comme une chape de plomb.
Malgré tout, elle avait passé une excellente soirée.
L'horloge murale indiquait trois heures du matin. Depuis la terrasse, les voix des pirates parvenaient encore jusqu'à elle, mêlées aux bruits de pas dans les couloirs ; certains regagnaient leurs chambres.
— Béa ? chuchota une voix considérée comme du miel, au vu des musiques passées plus tôt.
— Hum ? répondit-elle, à moitié endormie.
Ambre apparut dans son champ de vision, un petit rictus aux lèvres, et passa ses doigts dans les mèches blanches de sa meilleure amie.
— Elles sont toutes couchées, en sécurité. Tout le monde va bien, pas de blessées, fit son compte rendu Béatrice.
— Ça s’est bien passé avec celles de Shanks ?
— Elles ne seront plus jamais les mêmes… glissa Béatrice narquoisement.
Ses paupières se fermèrent malgré elle, et elle sombra dans un sommeil profond. Ambre continua de lui caresser les cheveux un moment, assise à côté d'elle sur le canapé, puis en profita pour réajuster sa tenue.
Une fois rassurée que sa sœur de cœur soit en sécurité, Ambre chercha un moyen de la ramener jusqu'à sa chambre. En temps normal, la blonde ne s’inquiéterait pas de la laisser ici, c’était chez elle, après tout. Cependant, elle savait que Béatrice aurait souhaité dormir dans sa chambre avec des invités présents chez elle.
En pensant à ses invités, Ambre partit rassurer les capitaines que les leurs étaient bien rentrées.
— Tout va bien, Ambre ? demanda Marco après l'avoir remerciée.
La blonde était restée un peu en retrait, sa question initiale toujours en tête.
— Je me demandais si Aaron ou Will' étaient en état de ramener Béa dans sa chambre. Elle s'est endormie dans le salon.
Un simple coup d'œil aux deux Shine suffit à constater qu'ils étaient complètement saouls et inaptes à porter qui que ce soit. Ambre était en fin de convalescence post-accouchement et ne se sentait pas de déplacer une personne complètement inerte.
Shanks et Marco observèrent les deux hommes en secouant la tête. Visiblement, ils n'étaient pas en état. Le blond se leva et se tourna vers Ambre, mais il ne s'attendait pas à ce que le Roux en fasse autant. Ce dernier prit la parole, une lueur malicieuse dans le regard.
— Laisse, je vais la monter. Je sais où est sa chambre.
Le ton de Shanks laissait planer volontairement un doute tandis qu'il se dirigeait vers le salon. Marco arqua un sourcil, mi-amusé, mi-suspicieux.
— Pratique : ils sont voisins de chambre, précisa Ambre avec légèreté une fois l'homme parti, dissipant le malentendu.
Shanks trouva la jeune femme allongée dans le canapé, complètement happée par le sommeil, insensible aux bruits qu'il faisait.
— Ça, c'est du sommeil lourd. Comment peut-elle dormir aussi profondément ?
— Il faut comprendre qu'elle est chez elle, entourée de sa famille. Et vous à proximité, difficile de ne pas se sentir en sécurité, répondit doucement Ambre, partageant le point de vue de sa meilleure amie.
Le rouquin laissa les paroles d’Ambre résonner en lui tandis qu’il observait la femme endormie. Son visage affichait une mine assez sombre ; de temps à autre, elle fronçait les sourcils. C'est alors qu'il remarqua à nouveau sa pâleur. Par réflexe, il posa sa main sur son front pendant qu'Ambre ne faisait pas attention. Béatrice était légèrement fiévreuse. Il se demanda s'il devait en parler à la blonde.
Pour l'heure, il se contenta d'encercler le corps de Béatrice de son unique bras et de la caler contre son épaule. Il nota intérieurement sa légèreté, presque inquiétante. D'un coup d'œil discret vers Ambre, il chercha une réaction, un signe d'alarme, en vain. La mère de famille ouvrit simplement la marche.
Une expression amusée lui échappa : il ne sentait aucune résistance alors qu'il n'y allait pourtant pas avec douceur.
— J'ai l'impression de déplacer un corps.
Marchant devant, il ne vit pas la grimace d’Ambre après cette remarque.
— Il est très compliqué de la réveiller une fois dans cet état.
« Surtout avec une santé aussi fragile », pensa-t-elle.
Une fois dans la chambre, il la déposa dans le lit. Shanks s'apprêtait à mentionner sa température quand il aperçut, dans la salle de bain, un linge près d'un bol d'eau. L'état fiévreux n'était donc pas nouveau. Il fit rapidement le lien avec la sieste, la fatigue visible un peu plus tôt.
Surmenage. Cette conclusion fit monter Béatrice dans son estime.
Elle avait probablement travaillé d’arrache-pied pour le mariage et l’enterrement de vie de jeune fille, pris le temps d'intégrer les femmes de son équipage et veillé sur elles malgré leur animosité initiale. Shanks trouvait que Béatrice dépassait les dires de sa famille : elle possédait un aussi grand cœur que son grand-père.
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Le lendemain, en fin de matinée.
— Je n'y aurais jamais cru si tu ne me l'avais pas montré.
Orion contemplait, des étoiles dans les yeux, l'église face à la place principale.
— C'est tout à fait normal. L'architecte avait conçu le bâtiment pour qu'il paraisse petit et sans cachet, afin que les soldats ennemis ne s'y attardent pas, expliqua Béatrice. Ils venaient d’inspecter la future salle des fêtes. Cette église a été la seule bâtisse épargnée.
— J'ai du mal à réaliser que c'est demain, dit le père de la future mariée en s'approchant de l'arche fleurie où deux personnes allaient se dire « oui » dans moins de vingt-quatre heures.
Orion avait élevé sa fille seul. Sauvé par Shanks, après un accident de pêche, il lui avait juré fidélité. Charlie, restée avec le reste de sa famille, avait compris et promis de suivre ses traces un jour.
Leurs histoires n’étaient pas si différentes, au fond. Orion avait toujours priorisé son enfant, jusqu'à ce que l'honneur entre en jeu. Finalement, sa fille avait choisi l'équipage de Barbe Blanche, ce qui avait fait pleurer de rire le père.
— J’ai l’impression que c’était hier… le jour où j’ai dit adieu à ma mère en serrant Liam contre moi, alors qu’il poussait ses premiers cris.
Douze ans n’était pas vraiment un âge pour assister à la mort de sa mère. Pourtant, avoir pu accompagner Chiara restait un souvenir heureux, désormais, plus que triste.
Orion étudia la jeune femme avec respect. Avec le temps, ils avaient discuté brièvement du mariage, mais aussi de leur vie privée. Plus qu'avec son capitaine, le vieil homme lui rappelait Thoma : calme, juste, priorisant le bonheur des autres avant le sien.
— C’est beau ce que tu comptes faire demain, sourit l’homme en se tournant vers elle. Et cela représente bien ta relation avec Liam.
Esquissant un sourire en réponse, les deux adultes partirent voir Thoma qui venait d’arriver, quittant ainsi l’église, maison des Dieux…
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Plus tard dans l'après-midi, chez Ambre.
— Vraiment, Béa ? rit Ambre en enfilant la jolie robe blanche qui fit briller les yeux de son amie. Tu n'as rien d'autre à faire la veille du mariage ?
— Nope. On a tout vérifié avec Orion, Liam, Charlie, Thoma et Soan, répliqua Béatrice en tournant sur elle-même dans sa chaise roulante. Tu vas pouvoir profiter de tes aînés : ils retrouveront leur maman sans qu’une petite dernière toute mignonne ne leur vole la vedette.
La blonde étudia la marraine de ses marmots dans le reflet du miroir.
— Très bien, mais n’oublie pas de tout me raconter.
Béatrice enlaça sa meilleure amie et plaça un baiser sur son front.
En arrivant dans la cuisine, Béatrice déposa tout ce qu'elle portait sur l'îlot central. Aaron tenait Cassiopée dans ses bras ; la petite lui faisait d'adorables sourires, merveilleuse nouveauté de la semaine. Maintenant qu'elle avait acquis cette capacité, elle faisait fondre absolument tout le monde.
Marco et Shanks, installés dans la cuisine pour se faire un café, saluèrent Béatrice avec une drôle de lueur espiègle. Sa curiosité faillit la pousser à demander quel était leur problème, mais elle se ravisa en les voyant observer le bébé. Le capitaine roux se leva immédiatement, sincèrement intéressé par l'évolution de Cassiopée.
Aaron et son capitaine, eux, furent surpris de voir l'Empereur s'enthousiasmer autant pour la petite princesse.
— Elle a tellement grandi ! s'extasia Shanks en appelant Yasopp.
La petite sursauta dans les bras du noiraud, effrayée par la voix intimidante de l’Empereur. Par réflexe, Cassiopée chercha le visage de sa marraine, en vain. À son jeune âge, elle ne voyait pas encore assez loin pour l'apercevoir.
De petits hoquets de peur secouèrent son frêle corps. Shanks se tourna aussitôt, comprenant la gaffe qu'il venait de faire. Il risqua quelques grimaces, mais elles firent davantage rire les autres pirates que le bébé.
Béatrice comprit que tant que Cassiopée ne la voyait pas, elle continuerait de paniquer. Elle tendit les bras vers son frère, qui lui céda aussitôt la petite.
Cassiopée leva péniblement la tête vers sa marraine, à la fois obnubilée et rassurée. Elle reprit vite son caractère charmeur et fit un grand sourire à Béatrice, qui crut s'évanouir devant tant de mignonnerie.
Bien plus en sécurité désormais, Cassiopée essaya d'attraper une des mèches rousses qui réapparaissaient devant ses yeux verts quand Shanks s'approcha à nouveau. Shanks recula au dernier moment, provoquant chez elle un gazouillement joyeux. La fille d'Ambre tenta de sautiller dans les bras de sa marraine, débordante d'excitation.
— Ils sont tellement adorables à cet âge, déclara Shanks après s'être assez amusé.
— Même quand ils sont malades, approuva Béatrice.
Béatrice tourna son attention vers le second capitaine, une expression indéchiffrable, provoquant le haussement de sourcil du blond.
— On discutait avec Aaron de ta façon de t'occuper des bébés. Comme je garde Cassiopée aujourd'hui, on s'est dit qu'on pouvait faire une petite interro surprise.
La tête de l'homme fit éclater de rire les autres pirates et Béatrice.
Il n'avait, a priori, pas révisé.
— Hum… Tout seul, yoi ?
— Non, ensemble, le rassura-t-elle en souriant. Cassiopée est du genre méfiante avec les personnes qu'elle ne connait pas. Je ne serai pas loin.
Il passa une main dans sa chevelure désordonnée et observa le bébé dans les bras de Béatrice.
— Très bien, mais je ne suis pas un doué avec les enfants… soupira-t-il, nerveux.
— Pas de souci.
Shanks observa la scène avec amusement en sirotant sa boisson. Il était rare de voir l’ancien second d’un Empereur se retrouver dans une situation embarrassante, presque dépassé. Ses iris argentées glissèrent vers Béatrice et le bébé. La maternité lui allait étonnamment bien. Dans d'autres circonstances, il aurait pu être jaloux de ne pas être à la place de Cassiopée, agréablement installée contre la poitrine de sa gardienne.
Il détourna brusquement les yeux. Ce n'était pas une façon de voir la fille d'un de ses nakamas. Ni son alliée.
Marco attrapa précautionneusement l'enfant. Il fut surpris de constater que sa mémoire motrice reprenait le dessus : il ajusta naturellement la position de la petite dans ses bras.
Béatrice se maudit intérieurement d'avoir sous-estimé à quel point un homme tenant un bébé pouvait être séduisant. La chemise toujours entrebâillée, Cassiopée nichée dans les bras puissants du blond... Béatrice comprenait pourquoi Aaron avait choisi Marco comme parrain. Malgré ses pertes, il restait un des hommes les plus puissants de ce monde.
— La paternité t'irait bien, Marco, dit Aaron à voix haute, verbalisant les pensées de Béatrice.
Ce dernier eut une moue gênée, peu à l'aise. Son regard noisette se tourna vers celui de Béatrice, cherchant son approbation. Elle la lui donna d'un hochement de tête.
— Effectivement, cela te va plutôt bien, sourit-elle en le narguant, mains sur les hanches, avant d'éclater de rire quand il tressaillit : Cassiopée venait de sautiller dans ses bras, visiblement d'accord avec sa marraine.
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Ils consacrèrent le reste de la journée aux soins de la petite. Béatrice se limita à fournir les indications strictement nécessaires, n’ayant d’ailleurs que peu d’éléments à communiquer : Marco assurait la prise en charge avec efficacité et maîtrise. Doté d’un tempérament calme et réfléchi, il donnait l’impression que la gestion d’un nourrisson sur une journée s’apparentait à une tâche simple. Béatrice, en constatant cette aisance, ne put s’empêcher de comparer avec sa propre expérience lors de sa première garde de Milo, le fils aîné d’Ambre.
Elle se souvint alors de l'âge de Marco : il avait forcément déjà côtoyé des bébés. Il lui avait d'ailleurs expliqué s'être occupé des enfants d'Oden à leur naissance, sur le navire de Newgate.
Le soleil se couchait petit à petit sur l'archipel des Muses. Marco monta les marches vers la chambre des enfants, où un landau attendait Cassiopée, déjà lavée et en pyjama.
— Dois-je aussi dormir ici pour la nuit ? plaisanta Marco en gagnant le balcon avant de s’installer sur une chaise longue.
Attenant à la chambre, un balcon complétait le tout. Béatrice était allée chercher de quoi boire avant de rejoindre le pirate.
— Mes excuses, mais la chambre la plus proche est la mienne. Disons que ton interro surprise s'arrête maintenant.
Elle lui sourit en lui tendant un verre.
— Du vin ?
— Personnellement, je voudrais éviter tout effet secondaire par rapport à demain, dit-elle doucement. Je sais que tu ressens moins les effets de l'alcool.
— Je vais faire preuve de solidarité pour cette fois, yoi.
Un silence agréable s'installa, accompagné par la brise maritime, dans l'ambiance apaisée de cette fin de journée d'entraînement au rôle de parrain.
Ils avaient constaté à quel point ils pouvaient se synchroniser facilement, et leur capacité à s'organiser sans forcément se parler constituait un réel atout.
— Aaron nous a révélé ton poste dans la Marine bien avant son mariage. J'avoue être curieux à ce sujet, yoi.
Les bras croisés derrière la tête, allongée sur sa chaise longue, Béatrice but une gorgée de vin.
— Je m'en doute.
Elle recula dans son siège, peu rassurée sur la tournure que pourrait prendre cette conversation.
— Ça n'a pas dû être évident d'être l'ennemie de ta propre famille.
Béatrice se demanda si Marco savait que ce n'avait pas été son choix d'entrer dans la Marine.
— Que t’a dit Aaron ?
— Un soir, amoché, il m'a avoué que tu étais dans la Marine depuis vingt-quatre ans. Huit ans, ça me paraît un peu jeune pour que ce soit volontaire, surtout vu ce qui se passait dans ta famille, yoi.
Béatrice nota l'honnêteté du pirate, qui lui parlait de ce qu'il n'était pas censé savoir. Elle se demanda si connaître un de ses secrets lui pesait. Un peu comme le fait qu'elle devait révéler à Shanks qui elle était réellement pour sa fille…
— Non. Ce n'était pas un choix.
Elle sentit un poids s'envoler de ses épaules en avouant à voix haute que les actes qu'elle avait commis n'étaient pas de sa propre volonté.
— Je voudrais te faire une confidence.
Béatrice se tourna vers lui, alertée par son ton sinistre, presque triste.
— Je souhaite me venger de la mort de Barbe Blanche. Tuer Teach. Lui faire regretter tous les crimes qu'il a commis.
— Quand ? Comment ? demanda-t-elle, inquiète.
— On se prépare encore. Peu après le mariage de Liam, je pense, yoi.
Béatrice fronça les sourcils, peu encline à cette idée. Elle se redressa face à lui.
— Je sais que tu as des informations sur lui. Si tu me dis ton prix, pourrais-tu me les donner ?
Marco avait toujours accepté cette partie d'elle : le fait qu'elle soit Marine. Comme il l'avait dit, il le savait depuis plus de deux ans. Pourtant, lorsqu'il l'avait rencontrée, il lui avait serré chaleureusement la main, lui avait souri. Il avait réussi à séparer Lisa Cassipan, l'identité forcée, de Béatrice Shine, celle qu'elle était vraiment.
Elle comprenait son besoin d'apporter justice à ses frères et à son père, tués au combat. Béatrice contempla la main de l'homme mais, par respect, ne la prit pas. Marco portait le deuil de trop de personnes. Son cœur se remettait lentement à vouloir se sentir vivant, quitte à ce que ce soit par la colère ou la soif de vengeance.
— Marco.
Le regard noisette de l'homme croisa le sien.
— Si je pensais que tu avais une chance contre Teach avec les tiens, je te donnerais tous les renseignements que tu veux. Mais j'ai aussi des informations sur ton équipage, et je sais que pour le moment, c'est une mission suicide.
Marco encaissa l'avis de Béatrice, qui lui parlait calmement.
— Tu sais que j'occupe actuellement un poste stratégique au Gouvernement Mondial. Je te parle en tant que professionnelle, en tant que membre de la famille Shine, mais aussi en tant que sœur de trois de tes hommes. Je veux être honnête : je refuse de perdre mes frères dans une guerre que je sais perdue d'avance.
Les faits étaient durs à entendre, mais la façon dont elle les présentait en prenant en compte son point de vue le toucha plus qu'il ne l'aurait cru.
— Vous avez la même façon de parler, Akagami et toi, yoi, dit-il avec un sourire las en se prenant la tête dans la main.
Cette remarque fit naître une idée. Peut-être que le rapprochement de Shanks envers Marco avait une arrière-pensée. Elle devait saisir l'occasion.
— Peut-être qu'une chose est sûre, Marco, reprit Béatrice en se penchant vers lui. À nous trois, nous pouvons obtenir justice.
— À nous trois ?
— Shanks et moi sommes déjà alliés, tu le sais déjà. L'idée de l'être avec toi ne serait pas absurde, non ? Nous voulons tous voir Teach tomber. Voilà le motif de notre alliance.
Marco se recula légèrement, ignorant jusqu'alors cette information capitale.
— Je n’y avais pas pensé mais, la famille Shine s'est alliée avec un Empereur ? demanda-t-il, incrédule.
— La famille Kamuku l'a fait avec Newgate, donc avec toi. Thoma avec Roger. Alors pourquoi pas moi ?
— Attends, comment ça, toi, yoi ?
— Je suis celle qui va prendre la relève de Thoma, lui avoua-t-elle.
Elle le regretta aussitôt : personne ne devait savoir qu'elle avait du pouvoir dans la famille Kamuku, alors qu'elle était concrètement l'héritière légitime de Soan. Elle devait parler uniquement au nom des Shine.
— Bon sang, tu es sûre de me donner autant d'informations ?
— Marco, je suis persuadée que tu fais partie de ceux qui peuvent venir à bout de Barbe Noire. Cet homme menace ma famille. Nos familles, se corrigea-t-elle.
— Tu es en train de me proposer une alliance, yoi ? demanda-t-il après un court silence.
— Nous le sommes déjà, Marco, lui rappela-t-elle. Liés par Soan. Il reste mon grand-père.
Béatrice allait se faire remonter les bretelles. Par tous ses Hauts Commandants.
— Voyons ça plus tard, reprit Béatrice en rentrant, suivie par Marco. Demain sera une grande journée pleine d'émotions. Ne laissons pas ça gâcher l'événement.
— Je garderai cette conversation en tête, yoi. Merci d'avoir autant pris ma position en compte, Béatrice.
Elle faillit lui répondre qu'il n'avait pas à être aussi séduisant en disant ça, accoudé à l'encadrement de la porte-fenêtre, la chemise toujours aussi diaboliquement entrouverte.
— C'est normal. Tu es le capitaine de l'équipage de mes frères et de mes belles-sœurs.
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En se couchant ce soir-là, elle se demanda franchement ce qui lui était passé par la tête pour faire une telle proposition. Béatrice s'était laissée emporter par l'envie d'aider Marco.
Soudain, sans un bruit, une silhouette enjamba le muret séparant les deux balcons. De sa position, allongée sous son drap, elle vit Shanks atterrir sur son balcon.
Elle glissa calmement un bras derrière sa tête, tirant discrètement sur sa manche pour cacher ses mains, et observa la scène se dérouler.
Sa baie vitrée était grande ouverte ; elle avait préféré ne pas fermer les volets cette nuit. Son sourire s'agrandissait, amusée de voir le grand homme jeter un œil à l'intérieur, comme pour vérifier si elle dormait. Ce qui faillit la faire éclater de rire, c'est quand il se tint le menton, réfléchissant visiblement s'il pouvait entrer.
Il dut se dire que oui, puisqu'il s'avança.
Et se cogna contre le rebord de la fenêtre, à deux doigts de s'étaler majestueusement.
Évidemment, cela déclencha le fou rire de Béatrice, tant la scène était ridicule.
Quand elle s'arrêta, essoufflée, elle pointa du doigt l'homme qui avait rejoint son lit.
— Je retiendrai ça toute ma vie ! lança-t-elle, hilare.
Elle sentait presque des larmes se former au coin de ses yeux avant de brutalement enfouir son visage dans l'oreiller quand il alluma la lumière. Elle grogna contre l'agression visuelle, attrapa son second oreiller et le lui lança à la figure.
— Éteins ça ou je fais en sorte que ton navire ressemble vraiment à ta tête.
Ce fut au tour du capitaine de rire, mais il s'exécuta. Shanks en profita pour observer Béatrice se redresser et le fusiller du regard, serrant son oreiller contre elle.
— Qu'est-ce que tu veux à cette heure-ci ?
Assise en tailleur, toujours accrochée à son coussin, elle fixait son allié, avachi sur un fauteuil qu'il avait tiré près du lit.
— J'ai entendu ta conversation avec Marco.
Le pire, c'est qu'elle n'était même pas étonnée. La chambre d'enfant se trouvait juste en dessous de celle de Shanks ; il lui suffisait de sortir sur son balcon pour tout entendre.
— J'ai mal interprété ton attitude envers l'équipage ? demanda-t-elle, inquiète.
À ce moment, ses yeux s'étant habitués à la pénombre, elle remarqua qu'il ne portait pas sa cape. Sa manche gauche était nouée. Béatrice apercevait la fin de son bras. Un frisson la parcourut à l'idée de perdre un membre.
Elle s'était toujours dit qu'un jour, pour payer ses péchés, on lui couperait les deux mains.
— Non, c'est exact. Je ne connaissais simplement pas le détail de son plan. Marco n'a jamais voulu s'allier à moi pour ne pas trahir l'adversité qui existait entre Newgate et moi.
— J’ai merdé ? murmura-t-elle, davantage pour elle-même.
— Je ne pense pas.
Il posa son unique coude sur l'accoudoir du fauteuil, réfléchissant avec elle.
— Je pense que tu lui as donné le point de vue extérieur dont il avait besoin.
— Tu te doutais qu'il voulait se venger ?
— À ton avis, Béatrice.
Elle frissonna presque en entendant son prénom prononcé ainsi. Son ton était devenu tranchant, dangereux. Ses iris argentés s'étaient acérés, mais elle ne se sentait pas en danger.
— Si on s'en prenait à l'un des tiens ou à Ambre, tu ne voudrais pas rassembler les tiens, tous aussi avides de vengeance, et tuer le coupable ?
Assimilant le nouveau point de vue, Béatrice comprit ce dernier.
— Mais c'est grâce à ton recul que tu as peut-être réussi à le sortir de cette folie vengeresse.
— Je l'espère. Sinon, je n'aurai pas d'autre choix que de rappeler mes frères et leurs femmes, quitte à leur en donner l'ordre.
— J'en aurais fait autant… si cette guerre se déroulait…
— Ils perdront.
— Et tout ce qu'il leur reste, termina Shanks.
Béatrice se mordit la lèvre. Elle espérait avoir été convaincante, car elle savait qu'elle ne pourrait rien faire de plus.
— Tu as fait ce que tu pouvais, assura Shanks, le regard étonnamment doux.
— Allez, allons dormir. Demain, on a une sacrée journée qui nous attend.
— Plus pour toi que pour moi, répondit Shanks avec air malicieux. Moi, je vais tranquillement profiter de tout ce que tu as préparé.
Elle se retint de lui faire un doigt d'honneur quand il repartit vers sa chambre en passant à nouveau par le balcon.
— Les portes, ça existe !
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