Val-Terreur 5 Cartes de l'Empire adofarien
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Val-Terreur 5 Cartes de l'Empire adofarien
Val-Terreur 27 Le Guide de l'aventurier adofarien
Val-Terreur 26 La Faiseuse de miracle (suite)
De son majeur, il remonte rapidement le capodastre et transpose la pédale à l’octave. Le pauvre petit élutron de Mousse n’est pas de taille face à l’instrument royal du Jardinier. D’un geste vif, son annulaire ajoute une pression qui fait courber l’élytre. Un contrechant se manifeste. Tes graisses sont expulsées de ta viande, se dissolvent dans la boisson et s'évaporent. Se condensent. Recouvrent les murs. Recouvrent mes vêtements. Ma peau. Je retiens mon vomi et ajoute ma voix aux efforts du colosse élutroniste. C’est facile d’oublier Dans l’chaos d’nos idées Qu’on existe en deux formes Irrégularités Le tout d’une même somme Une existence sans borne Pis l’autre, un peu usée Pendra au bout d’une corde À moins qu’elle ne s’élève Cette version de nous-mêmes Qui donne sans compter Et permet d’oublier Un passé de souffrance Par deux, multiplié Peut-être un peu par chance Ou bien par destinée Apothéose des cendres Nirvana de joie pure Ensemble, enfin au centre D’un cyclone qui perdure Se noyer de bonheur Dans nos larmes jusqu’au cou Et planter dans nos coeurs Un couteau de fer mou Après, à bout de sang On dira qu’c’tait d’adon Qu’encore, après tout c’temps On aime sans condition ⁂ Dans le repère du Jardinier, le temps s’échappe. J’arrive au bout de ma vie. À la fin programmée d’un destin sans triomphe. Recroquevillée dans ton sarcophage, je m'agrippe à tes os dénudés. Comme j’aurais aimé entendre ta voix! Comme j’aurais aimé sentir ton étreinte! Le Jardinier m’apporte ton essence dans une coupe de bois que j’approche soigneusement de mes lèvres. Je ne peux supporter l’idée de ne perdre qu’une seule goutte de toi. Quand je te goûte enfin, des spasmes me parcourent et je dois m’appuyer contre les parois du sarcophage pour ne pas t’échapper. Mon corps retrouve sa jeunesse. Notre jeunesse. Malgré la douleur, je te savoure. Ton histoire devient la mienne. En un instant, je te retrouve. Tu es là, en moi. Mon regard neuf, riche de tes expériences et de tes connaissances, s’ouvre à nouveau sur la crypte. À travers le temps, nous retrouvons enfin notre fidèle protecteur. Je pose une main sur son masque. «Natesht!»
Val-Terreur 26 La Faiseuse de miracle
Dans le repère du Jardinier, le temps s’échappe. Je ne sais pas s’il fait jour ou nuit. Quand la fatigue me rattrape, je me couche à tes côtés. Je rêve que ma chaleur te réveille, que mon souffle âcre embaume ta mémoire et te ramène à moi. Dans notre berceau de pierre, au sec, on s’emboite l’une dans l’autre. Moi, la fille, sculptée à ton image. Toi, la mère, façonnée par un mystère – suspendue, soustraite au passage des années par un rituel oublié. Nos peaux se marient comme des frontières, barricadées de callosités. J’espère une osmose impossible. Que ton histoire te déserte et me pénètre. Que ton essence baroque, visqueuse et lourde de ton identité féconde mon coeur et m’éveille à ce que je ne suis pas. Mais à mon réveil, rien n’a changé. ⁂ Le Jardinier ne dort jamais. Mon gardien silencieux s’affaire à cultiver une variété éclectique de plantes grasses, d’arbres fruitiers et de champignons bicolores qu’il contemple par les trous de son masque de bois. Lui non plus ne pense qu’à toi. Il guide ma main tandis que je pèle d’étranges agrumes et en suspends les quartiers pour les faire sécher. Il m’enseigne, à sa façon, comment préparer la décoction qui t’extirpera des abîmes de ton sommeil éternel. Lui seul sait faire appel au véritable maître de ces lieux. Celui que je surnomme l’Intendant hante les coulisses de notre donjon de son inquiétante bienveillance. Il purifie l’air, régule l’humidité, capture les petits animaux qui s’introduisent par accident dans la crypte et nous achemine une eau propre; à moi et aux plantes. J’apprends à tolérer, puis apprécier sa présence rassurante. Il me devance dans mon travail et fait voyager les instruments à travers le plan de travail. Couteaux, faucilles, décanteurs et ingrédients dansent sous mes yeux et à portée de main alors que nous travaillons – trinité de la productivité – jour après jour. ⁂ À la veille de ton réveil, je suis une vieille femme. À côté de moi, tu ressembles à une enfant. L’enchantement qui te soustrait au passage du temps a préservé tes traits juvéniles, tandis que le travail acharné auquel me soumettent le Jardinier et l’Intendant me précipite vers la mort. Ma respiration, rauque et haletante, se module et s’harmonise à la tienne, séculaire. Je peine à retenir mes larmes quand le géant entre dans la crypte, traînant lourdement notre dernier brassin. Nos potions n’ont pas su te ramener à la vie. Ton sommeil est trop profond et les recettes anciennes ne conviennent pas à ta constitution, trop éloignée de la biologie ædificière. Je me suis donc tournée vers le Strhadr’lk. Le vin des morts. L’Intendant, jusqu’alors pudique, m’aide à soulever ton corps. Il te recouvre d’une toile pourpre aérienne et je t’emporte sans effort par-dessus l’épaule. Le Jardinier prépare une attisée sous l’immense cuve qu’il vient de placer près de ton sarcophage. Sentant que les secousses de ma vieillesse m'empêchent de retirer tes vêtements, l’Intendant les fait disparaître et les escamote quelque part dans son réseau. Peut-être les trouverai-je quelque part, pliés et empilés par ses agiles pseudopodes. Un gigantesque index effleure ma joue et me sort de mes rêveries. Le Strhadr’lk bouillonne et fleure la crypte du puissant parfum des épices funéraires. C’est l’heure. J’escalade le cuir rugueux du Jardinier jusqu’au bord du bassin. Le vin noir crache, s’agite et fait circuler à sa surface les ingrédients plus légers : les bicolores séchés, l’écorce de citrolune et les racines d’un ogalier; qui ressemblent à des plumes. J’abandonne ta dépouille qui s’introduit dans la substance et s’éclipse dans sa profondeur d’encre. En redescendant, je lutte pour ne pas m’effondrer au sol. Comme j’aurais aimé entendre ta voix! Mais le rituel ne s’arrête pas là. Le Jardinier soulève sa cape et déploie un élutron démesuré; régalia d’une époque révolue. Son plectrum attaque une fois – puis deux – l’archet de l’élytre, laissant échapper un bourdon presque perceptible. La crypte tremble. Ta chair se détache lentement de tes os.
Val-Terreur 25 Araneum
Je me plais à croire que ma routine, aussi élaborée soit-elle, représente en elle-même un acte de résistance. Là où plusieurs croient voir une série d’actions sans conséquence, décousue et futile; j’observe plutôt un chapelet de gestes calculés et numineux, symboliques sans être performatifs. Vers huit heures, je médite avant de prendre mon déjeuner. J’apprivoise le nouveau silence qui règne sur la terrasse du Hilton, récemment ponctué par l’appel des bernaches qui commencent à repeupler l’île et le bourdonnement des vagues abandonnées. Je ne m’embête pas avec la vaisselle, que j’envoie se fracasser dans le hall d’accueil parmi les fragments de mes appétits passés. Je souris à l’idée d’archéologues post-humains, subjugués par le monticule de porcelaine et tentant d’y assigner une quelconque signification. Je me dis que je devrais peut-être y laisser une plaque : «En l’honneur de Kai, plongeur puis contemplateur.» Je fais ensuite la tournée du deuxième étage, là où j’ai élu domicile quand l’ascenseur a cessé de fonctionner. C’est là que se trouvent les chambres des employés, un peu plus petites. Je commence par nourrir le chat de monsieur Mahelona, un vieux persan bedonnant que j’ai mis au régime l’été dernier quand le cuistot s’est sauvé avec les derniers sacs de croquettes. Je lui réserve toujours une partie de ma pêche de la veille qu’il s’empresse d’avaler avant de retourner s’étendre au soleil. J’arrête à l’ancienne chambre de madame Kim. Elle, c’était la chef d’équipe du service d’entretien ménager. Une des premières de l’île à boire le Kool Aid. Je pense l’avoir aperçu vers la fin de l’été avec d’autres contemplateurs près du Lē’ahi. Plus ancienne que les autres, la partie inférieure de son corps était atrophiée au point que ses orteils effleuraient à peine le sol, se tenant plutôt debout avec ses nouveaux appendices qui s’échappent de son crâne comme les pattes d’une faucheuse immobile – le regard à jamais vers le sud. J’essaie de chasser son expression figée dans l’étonnement et le sifflement à peine audible de son souffle de mes pensées. J’ai choisi de faire ma serre dans sa chambre parce que c’est la seule pièce de l’étage avec des fenêtres sur deux côtés: l’est et le sud. J’y fais pousser des tomates, des concombres, des aubergines et des piments forts; mais aussi quelques projets personnels comme un immense Banisteriopsis Caapi que j’ai déplacé de ma maison et qui me sert dans la fabrication de mon propre ayahuasca et quelques peyotls matures plutôt impressionnants. Je me rends finalement à la champignonnière improvisée que j’ai construite dans la cuisine commune qui contient maintenant assez de psilocybine pour envoyer l’archipel au complet dans la stratosphère. J’ajoute du substrat, je mesure l’humidité et je récolte un dosage adéquat pour mon poids que je consomme fraichement et immédiatement. J’ajoute quelques pileus à mon sac de provisions avant de sortir pour l’après-midi. J’emporte aussi mon carnet de notes et un crayon. * * *
Je choisis Wa’ahila Ridge pour ma randonnée quotidienne. Une vue splendide de la ville m’y attend après quelques miles ou je dépose mon sac et m’adosse contre une pierre, tout près d’un goyavier. Au fil des années, ce même panorama a su attirer trente-deux contemplateurs. Certains s’y trouvent depuis si longtemps que leurs corps se sont fusionnés; leurs masses calcifiées, à peine reconnaissables, ressemblent à des moaïs. Ces statues déportées des Rapa Nui, perverties, parasitées; ne sont reconnaissables que par leur regard brillant et par l’harmonie de leurs souffles combinés. Un om dissonant, cauchemardesque qui concorde avec le sommet de mon trip. Sur cette Terre, ils sont comme le goyavier — à la fois invasifs, résistants et indésirables; à la fois porteurs d’un fruit sucré et acidulé, intriguant et effrayant. Mon esprit s’éveille, ma conscience s’élève tandis que je confirme une théorie longuement entretenue : ma proximité avec un groupe de contemplateurs ainsi que la taille de ce groupe influencent directement la puissance de mes expériences psychédéliques. Déjà, à quelques mètres, je suis au bord du précipice. J’arrive à voir l’horizon des événements, bordé par une rangée parfaite de trente-deux contemplateurs. Je m’appuie contre la pierre, me lève et m’approche. Ils sont maintenant une centaine. Ceux de Lē’ahi sont là aussi. Je reconnais madame Kim. Ils sont maintenant des milliers, je vois le Grand Canyon, le lac Baïkal, Khéops. Des millions. Un pulsar aux confins de la Voie lactée, la fin d’une étoile, une comète transmutée. Des milliards. La forge flottante d’Abldr’sadg, les ruines anciennes qui recouvrent la surface d’Alzemi où dorment les seuls survivants d’une supernova. Je franchis la singularité. Je n’existe qu’en pure conscience; mon corps prisonnier de l’espace et du temps. Je deviens chaque fil d’une toile immense et me perds. Le chant dissonant des contemplateurs fait place à l’unisson. À l’Unité. Araneum. Je cherche à m’accrocher à moi-même tandis que mon égo se dissout. Araneum. J’aperçois des creux dans la toile. Araneum. J’aperçois des creux dans l’Araneum. Ma conscience glisse vers celui qui semble le plus profond. Elle orbite autour d’un objet lourd. Ce sont des milliards de consciences parfaitement alignées. Je les orbite avant de tomber en leur centre; avant de passer entre les mailles de l’Araneum. Puis, plus rien. J’arrive à voir l’Araneum dans son entièreté. Une seule conscience, immense et majestueuse, me domine. Maternelle, elle me nourrit — me berce dans l’obscurité d’un monde ancien, froid, aux frontières de l’univers. Mon corps se trouve à un nombre incalculable d’années-lumière, mais je ressens quand même sa chaleur. Je touche sa peau chitineuse, garnie de scopules et radieuse. Ici, elle existe en X, en Y et en Z. Ici, elle est soumise au temps. Elle m’envie. Elle envie la lumière, la chaleur et l’entropie de mon X, de mon Y et de mon Z. Son étreinte se resserre. Je ne suis pas l’enfant prodigue qu’elle attendait. Aranea me rejette. Me repousse à travers l’Araneum et me désincarne. Mon corps lointain métabolise la psilocine et contracte le fil d’argent qui me rattache à notre dimension. Je redeviens moi-même. Il fait nuit et le chant dissonant des contemplateurs m’accueille à mon réveil. Je retrace mon chemin vers l’hôtel et me dépêche à mettre mes notes sur papier. Au matin, je remarque une réaction urticante là où ma peau a touché celle d’Aranea. ----------- Passage tiré des notes personnelles de Terry Huxley, botaniste, psychonaute et premier humain à voyager à une vitesse supraluminique. Pionnier dans l’élaboration du protocole La Barre-Huxley et de l’exploration de l’Araneum.
Val-Terreur 24 Le Jardinier
Le jardinier sort une fois de temps en temps nous chercher à manger. Les plantes qu’il cultive ne sont pas pour nous, maintenant je le sais. Il apaise le lichen rouge qui cache l’entrée d’une manière qui m’est occulte. Une longue négociation silencieuse et immobile entre deux monarques oubliés qui mène inévitablement à l’ouverture de la crypte.
La première fois j’ai tenté de fuir.
Ça faisait trois jours que j’attendais dans l’ombre. Trois journées à boire la rosée filtrée par le thalle cramoisi de ma nouvelle prison. Trois nuits à craindre le courroux de mon ravisseur. Quand la voie s’est finalement ouverte, la créature n’a pas semblé remarquer mon départ. J’ai filé entre ses doigts puis à travers les arbres en jetant quelques regards par-dessus mon épaule, m’attendant à voir la main lancée à ma poursuite. À la place, je l’ai vu partir dans la direction opposée, lentement.
Ana et mousse étaient partis. Pis c’est pas en fuyant l’étrange qu’on fait des découvertes.
La nuit tombait quand le jardinier est revenu, la cape chargée de givrefruits, d’iricourge et de baies d’or. Le sol s’est ouvert, nous avalant à nouveau.
Le jardinier ne parle pas, mais fait preuve d’une grande capacité de communication. Ses gestes sont précis et calculés. Il pousse un melon vers moi avec son index géant et nous partageons ainsi nos repas, soir après soir. Je remarque que son visage n’est qu’un masque, qu’il se nourrit en écrasant les fruits dans sa paume; la pulpe disparaissant au fond d’une fente qui s’ouvre le long de sa ligne de vie.
Un matin, il me pousse gentiment vers l’extrémité d’un long corridor; vers une porte grise et froide qui grince quand je l’ouvre. J’entreprends d’explorer le reste de mon donjon, atteignant de nouvelles profondeurs chaque jour. J’y découvre sa serre, éclairée par les iricourges, chauffée par les racines des givrefruits qui dérobe l’air de sa fraicheur. Ici, le lichen se plie aux volontés du jardinier. Il y recouvre chaque centimètre, sert de tuteur à une dizaine de variétés de plantes exotiques, irrigue en y acheminant l’eau de la surface.
Jour après jour j’observe cette main géante naviguer dans un réseau de toiles rouges en taillant, repiquant, désherbant. Puis, je découvre la crypte.
Loin, dans les profondeurs de ma nouvelle demeure, un nombre incalculable d’ædificiers momifiés reposent dans un labyrinthe de dédales. Ils sont tous enveloppés de lichen rouge. J’en ai libéré un avec le sabre de Mousse, mais l’organisme se referme presque instantanément sur la dépouille. Mais c’est au centre de ce labyrinthe que je fais la plus grande découverte. Dans un immense sarcophage en pierre polie, épargnée par le lichen, je découvre le corps d’une femme. Elle me ressemble. Je crois que c’est pour ça que le jardinier m’a emmené ici.
Je crois qu’il veut que je la réveille.
Val-Terreur 23 Le Rempart
C’était ma dernière descente.
Je ne retournerai plus dans la caverne.
C’était ma dernière traversée du Vikshem. Avec ses colossales dunes de sel qu’on dirait qu’on voit jamais l’autre bord. Avec ses nuits glaciales et silencieuses jusqu’à tant qu’un oiseau de proie décide de profaner le calme. Avec ses tempêtes qui grugent jusqu’à l’os les mains de mes disciples tartaréens; qui dévorent la chitine de nos montures avec appétit, sans laisser de traces.
Je ne traverserai plus les eaux troubles de La Déchirure. Avec ses patrouilles véniliennes comptables qui mesurent, pèsent et jugent. Avec ses contrebandiers salaciens qui taxent, pillent et échantillonnent. Avec son crachin pernicieux qui transperce, qui te prend par surprise pis qui te fait revirer de bord.
Je ne chercherai plus mon chemin dans le Labyrinthe Tranquille. Avec Son armée de démons dociles qui attendent, qui talonnent ma procession. Avec son panorama de désolation toxique qui dissuade et encourage à la fois que peut-être que t’es sur le bon chemin, mais finalement non.
Non.
Cette fois, je laisse le dormeur dormir.
Bon, je le sais que c’est pas la première fois que j’dis ça, mais là c’est vrai.
Comme chaque année, les survivants de la procession ainsi que moi-même bandons nos yeux avant de descendre. Même si on n'apporte aucune flamme avec nous pis même si y’a plusieurs centaines de mètres de roc et de terre qui nous séparent de la surface. On le fait parce que c’est ce qu’Il demande.
On descend à tâtons pendant ce qui nous semble être des heures. Sous nos doigts, les murs bougent, se décalent et se repositionnent. Le souffle tiède de sa respiration nous traverse par vagues depuis notre entrée. L’odeur est si insupportable qu’un des disciples s’étouffe et vomit. Il a dû perdre son bandeau à un moment ou un autre parce qu’il disparaît après un cri étouffé. Une bruine chaude asperge ma joue. Je me dégoute en me laissant espérer que c’est celui qui a perdu ses mains dans le désert, que ce serait «économique». Je réfléchis comme Lui.
Les autres tiennent bon et résistent à l’envie de s’enfuir ou pire, de regarder. On atteint l’antichambre, accueilli par le parfum des ingrédients nécessaires à la fabrication du Solvant. On opère dans les ténèbres, en utilisant nos autres sens. On mesure au toucher, on identifie au goût, on mélange et mixe à l’oreille. Plusieurs heures s’écoulent. Le Solvant est prêt.
Comme toujours, j’entre seule dans l’immense chambre. Son sommeil est troublé. Ses spasmes font trembler le sol. Comme Il doit être immense! Je peine à garder mon voile.
Il murmure. Un son guttural assourdissant qui me pousse à genoux, comme le tonnerre sur la pierre. J'atteins finalement le bénitier et je m’en sers pour me relever, avant d’y verser la mixture. Je l’agrippe fermement au risque de tomber. C’est la galerie complète qui semble basculer à Son réveil. Il se racle la gorge et toussote, ce qui me propulse jusqu’à l’aube de l’antichambre.
«Coccinelle?»
Je rampe jusqu’à Lui et touche sa…
Je ne sais pas ce que je touche, Sa métamorphose est complète. Je le sens frémir, puis se calmer. Je ne dispose que de quelques minutes pour le mettre à jour. Date, migrations, accords diplomatiques, renseignements, découvertes, naissances, décès, maladies, sécheresses…
Sa respiration ralentit. Plus que quelques secondes. Je risque une digression.
«Papa? Est-ce que… est-ce que tu gagnes?»
J’entends les disciples prier pour mon salut. J’entends le colosse sombrer à nouveau dans son long repos. Je décide de jouer le tout pour le tout.
Mes yeux s’ajustent à l’obscurité et je vois mon père. Je vois son sacrifice. Elek, la main gauche de Dieu. Celle qui punit. Xlkjskaskjdf, le dévoreur d’au-dessus, qui mène une guerre secrète contre Aranéa. Une guerre qu’Il perd. Mon regard se pose sur sa tête. Sur les huit excroissances qui le suspendent aux parois de la chambre.
J’analyse les parois. Des milliers de mains qui s'agrippent les unes aux autres et qui forment la caverne comme un organisme colonial.
J’ai désobéi. Les murs se referment.
Je bouscule les Tartaréens sur mon chemin dans l’espoir de ralentir les démons.
Ça fonctionne.
Je ne retournerai plus dans la caverne.
Chaque seconde d’éveil laisse les Aranéens reprendre du terrain. Il est notre rempart.
C’était ma dernière descente.
Je ne retournerai plus dans la caverne.
Val-Terreur 22 Événements mineurs et mouvements migratoires