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Val-Terreur 27 Le Guide de l'aventurier adofarien
Gadin 27 Lettres au tribun Épisode 1 : Myortxa (Scènes 1-7)
Val-Terreur 26 La Faiseuse de miracle (suite)
De son majeur, il remonte rapidement le capodastre et transpose la pédale à l’octave. Le pauvre petit élutron de Mousse n’est pas de taille face à l’instrument royal du Jardinier. D’un geste vif, son annulaire ajoute une pression qui fait courber l’élytre. Un contrechant se manifeste. Tes graisses sont expulsées de ta viande, se dissolvent dans la boisson et s'évaporent. Se condensent. Recouvrent les murs. Recouvrent mes vêtements. Ma peau. Je retiens mon vomi et ajoute ma voix aux efforts du colosse élutroniste. C’est facile d’oublier Dans l’chaos d’nos idées Qu’on existe en deux formes Irrégularités Le tout d’une même somme Une existence sans borne Pis l’autre, un peu usée Pendra au bout d’une corde À moins qu’elle ne s’élève Cette version de nous-mêmes Qui donne sans compter Et permet d’oublier Un passé de souffrance Par deux, multiplié Peut-être un peu par chance Ou bien par destinée Apothéose des cendres Nirvana de joie pure Ensemble, enfin au centre D’un cyclone qui perdure Se noyer de bonheur Dans nos larmes jusqu’au cou Et planter dans nos coeurs Un couteau de fer mou Après, à bout de sang On dira qu’c’tait d’adon Qu’encore, après tout c’temps On aime sans condition ⁂ Dans le repère du Jardinier, le temps s’échappe. J’arrive au bout de ma vie. À la fin programmée d’un destin sans triomphe. Recroquevillée dans ton sarcophage, je m'agrippe à tes os dénudés. Comme j’aurais aimé entendre ta voix! Comme j’aurais aimé sentir ton étreinte! Le Jardinier m’apporte ton essence dans une coupe de bois que j’approche soigneusement de mes lèvres. Je ne peux supporter l’idée de ne perdre qu’une seule goutte de toi. Quand je te goûte enfin, des spasmes me parcourent et je dois m’appuyer contre les parois du sarcophage pour ne pas t’échapper. Mon corps retrouve sa jeunesse. Notre jeunesse. Malgré la douleur, je te savoure. Ton histoire devient la mienne. En un instant, je te retrouve. Tu es là, en moi. Mon regard neuf, riche de tes expériences et de tes connaissances, s’ouvre à nouveau sur la crypte. À travers le temps, nous retrouvons enfin notre fidèle protecteur. Je pose une main sur son masque. «Natesht!»
Val-Terreur 26 La Faiseuse de miracle
Dans le repère du Jardinier, le temps s’échappe. Je ne sais pas s’il fait jour ou nuit. Quand la fatigue me rattrape, je me couche à tes côtés. Je rêve que ma chaleur te réveille, que mon souffle âcre embaume ta mémoire et te ramène à moi. Dans notre berceau de pierre, au sec, on s’emboite l’une dans l’autre. Moi, la fille, sculptée à ton image. Toi, la mère, façonnée par un mystère – suspendue, soustraite au passage des années par un rituel oublié. Nos peaux se marient comme des frontières, barricadées de callosités. J’espère une osmose impossible. Que ton histoire te déserte et me pénètre. Que ton essence baroque, visqueuse et lourde de ton identité féconde mon coeur et m’éveille à ce que je ne suis pas. Mais à mon réveil, rien n’a changé. ⁂ Le Jardinier ne dort jamais. Mon gardien silencieux s’affaire à cultiver une variété éclectique de plantes grasses, d’arbres fruitiers et de champignons bicolores qu’il contemple par les trous de son masque de bois. Lui non plus ne pense qu’à toi. Il guide ma main tandis que je pèle d’étranges agrumes et en suspends les quartiers pour les faire sécher. Il m’enseigne, à sa façon, comment préparer la décoction qui t’extirpera des abîmes de ton sommeil éternel. Lui seul sait faire appel au véritable maître de ces lieux. Celui que je surnomme l’Intendant hante les coulisses de notre donjon de son inquiétante bienveillance. Il purifie l’air, régule l’humidité, capture les petits animaux qui s’introduisent par accident dans la crypte et nous achemine une eau propre; à moi et aux plantes. J’apprends à tolérer, puis apprécier sa présence rassurante. Il me devance dans mon travail et fait voyager les instruments à travers le plan de travail. Couteaux, faucilles, décanteurs et ingrédients dansent sous mes yeux et à portée de main alors que nous travaillons – trinité de la productivité – jour après jour. ⁂ À la veille de ton réveil, je suis une vieille femme. À côté de moi, tu ressembles à une enfant. L’enchantement qui te soustrait au passage du temps a préservé tes traits juvéniles, tandis que le travail acharné auquel me soumettent le Jardinier et l’Intendant me précipite vers la mort. Ma respiration, rauque et haletante, se module et s’harmonise à la tienne, séculaire. Je peine à retenir mes larmes quand le géant entre dans la crypte, traînant lourdement notre dernier brassin. Nos potions n’ont pas su te ramener à la vie. Ton sommeil est trop profond et les recettes anciennes ne conviennent pas à ta constitution, trop éloignée de la biologie ædificière. Je me suis donc tournée vers le Strhadr’lk. Le vin des morts. L’Intendant, jusqu’alors pudique, m’aide à soulever ton corps. Il te recouvre d’une toile pourpre aérienne et je t’emporte sans effort par-dessus l’épaule. Le Jardinier prépare une attisée sous l’immense cuve qu’il vient de placer près de ton sarcophage. Sentant que les secousses de ma vieillesse m'empêchent de retirer tes vêtements, l’Intendant les fait disparaître et les escamote quelque part dans son réseau. Peut-être les trouverai-je quelque part, pliés et empilés par ses agiles pseudopodes. Un gigantesque index effleure ma joue et me sort de mes rêveries. Le Strhadr’lk bouillonne et fleure la crypte du puissant parfum des épices funéraires. C’est l’heure. J’escalade le cuir rugueux du Jardinier jusqu’au bord du bassin. Le vin noir crache, s’agite et fait circuler à sa surface les ingrédients plus légers : les bicolores séchés, l’écorce de citrolune et les racines d’un ogalier; qui ressemblent à des plumes. J’abandonne ta dépouille qui s’introduit dans la substance et s’éclipse dans sa profondeur d’encre. En redescendant, je lutte pour ne pas m’effondrer au sol. Comme j’aurais aimé entendre ta voix! Mais le rituel ne s’arrête pas là. Le Jardinier soulève sa cape et déploie un élutron démesuré; régalia d’une époque révolue. Son plectrum attaque une fois – puis deux – l’archet de l’élytre, laissant échapper un bourdon presque perceptible. La crypte tremble. Ta chair se détache lentement de tes os.
Gadin 26 Prise de contact, escouade Ńempwatfub
1 J2-S3-M4
Alright. Commençons par les formalités.
En ce Jour-matin de Semaine-midi du Mois-crépuscule de l’An-crépuscule du Lustre-matin du vingtième Cycle de l’Ère de Syeb, je, le colonel Fen Virada, m’engage par la présente à renoncer à mes obligations envers Helyargotas, à prendre le nom de code Rinel et à former et commander Ńempwatfub, escouade tactique ne répondant qu’aux ordres directs de son chef de mission, nom de code Kedibań.
Chu pleinement conscient qu’y s’agit d’une opération clandestine pis que, si on vient qu’à se faire pogner, Kedibań va nier toute implication pis les membres de l’escouade vont dire que j’tais le seul derrière l’opération pis que chaque move a été mon call.
En connaissance de toute ça, j’accepte, avec honneur, cette mission de sauvetage.
Quin ton serment. Scelle-le, brule-le, encadre-le, enfonce-toi-le dans le cloaque, je m’en crisse. Tu voulais une escouade tactique, te v’là servi. Après celle-là, on est quittes.
Sous mes ordres : le légionnaire qui m’a transmis ta lettre (nom de code Fongus) ; son caporal, promu au rang de la Cible depuis sa capture (nom de code Xunay) ; pis ton agent présentement en reconnaissance (nom de code Fosomdawń).
Deux autres survivants du massacre de Khowxyal, assez mal en point merci, partagent notre tente d’infirmerie en ce moment. Pis y’a l’incompétent de médic qui m’a recousu tout croche. M’as nettoyer ça en partant. Un bon vieil incendie accidentel devrait le faire.
En attendant des comms plus safe, tu sais quoi faire avec le messager qui vient de te remettre ma lettre.
Y’est ben mieux d’être vrai, c’te ragzyum-là.
Rinel
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2 J3-S3-M5, h2-v5
Ici Xunay.
Commandant Rinel, indisposé, m’a temporairement délégué son rôle.
Quitté le camp la nuit passée. Les officiers n’y ont vu que du feu, littéralement. Les membres de Ńempwatfub sont maintenant officiellement morts au combat, selon les livres du légat. Pour notre commandant, c’pas tant loin de la vérité. Y fait toute pour pas le laisser paraitre, mais je l’ai vu s’affaisser dins roseaux quand qu’on a pris un break talleur, le souffle court, à chigner entre ses défenses. Le médic avait clairement pas fini sa job. On aurait peut-être dû l’épargner.
Loué les services d’un pêcheur local pour traverser Sanarusmar. On fait route de nuitte, mais la visibilité est limpide à cause de la double pleine lune. Le commandant a décidé qu’on devait tirer vers le nord pour éviter les rampeux-sentinelles, presque à contrevent, ce qui nous met en retard, mais on a pas eu le choix. C’tait la seule option safe. À espérer que notre délai ait pas raison de la Cible.
Débarquement dans’ baie d’Asphazi estimé pour jour-soir, vote-aube heure-midi. Plus une heure pour dissimuler notre lift, pis une heure de marche pour rejoindre le rendez-vous avec Fosomdawń. Heure d’arrivée estimée : vote-matin.
Le Fongus se plogue su’l mycélium dès qu’on arrive. Après ça, fini les traces écrites, fini les messagers.
Gardez votre gars de comms à l’écoute. J’attendrai vos ordres.
Xunay
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3 ⌁⌁⌁⌁⌁⌁⌁⌁⌁⌁
— vvvvvvjzzzzzzjkrrrrrr-krrrrr-Fffosomdawń ici Kedibań. Fosomdawń ici Kedibań. Vous me recevez? À vous. — Ici Fosomdawń. Je te reçois comme dins cieux, Kedibań. — Pas de spécificités, Fosomdawń! Évite les expressions locales. Pis termine avec « à vous ». À vous. — Ah oui, au cas où on serait sous écoute. Tu m’excuseras, je pense ben que j’tais encore sous opercule quand le mycélium postal a été désaffecté. … … Allo? Kedibań, t’es encore là? — Affirmatif, mais t’as pas dit « à vous », pis t’as encore lâché une spécificité... Anyway, mieux vaut pas s’éterniser s’es comms, nos fongiens vont finir par manquer de stamina. Restons brefs. Compte rendu? — Oui oui. Donc, pour faire une histoire courte, la situation est sous-optimale. Votre escouade est arrivée quatre heures en retard. Le Proboscidien était pas capable de marcher. C’est lourd un éléphant, tsé. Le Mustélien pis le Fongien ont dû le transporter à bras sur une civière de fortune, une planche qu’y’ont déwrenchée du pont de leur esquif. Mais bon, ça aurait servi à rien qu’y’arrivent plus tôt anyway, ça m’a pris trois jours dans le temple juste pour trouver du mycélium pis le dénuder. J’y su arrivée, en excavant sous le mur effrondré de la salle hypostyle. Astheure on est toute là pis ready to go. Ben, sauf commandant Rinel, qui… ouin, je le zieute live pis on dirait ben qu’y’est après perdre son dard, comme on dit par chez nous. — Fosomdawń! Pas de spécificités! — Ah ben oui, ga donc ça, perdre son dard c’t’assez spécifique aux Apiens, han? — Passe-moi donc le furet. — Yup. — (Hein? Moi? Euh, OK…) Xunay aux lamelles. À vous. — Bon! Caporal Xunay, à partir de maintenant, c’t’avec toi que je parle. Tu prends le lead de l’escouade. Donc, Rinel est pas en état de continuer? À vous. — Le commandant est dins pommes, mais y respire encore. On fait quoi avec lui ? À vous. — Si c’t’un fardeau, faut nettoyer. À vous. — Mais… Vous savez c’est qui? C’pas un soldat quelconque, c’t’un colonel décoré, un héros de la Libération. Y’a pratiquement mis l’Empereur su’l trône. Dix-huit boucles martiales… — Est-ce que son état risque de compromettre la mission? À vous. — Ben oui, mais… — Y’a-tu quèqu’un dans vous autres qui peut le remettre sur pied? À vous. — Non, mais... — Ben t’as ta réponse, caporal. Un fardeau, avec des ben belles boucles d’oreilles. Nettoyage. À vous. — Mais… c’est lui le commandant. Moi chu yinque un légionnaire bumpé d’un rang. Les autres vont jamais respecter mon authorité… — Eille, tough luck. C’est la guerre, ti-gars. T’es au front. Deale avec. Vous êtes déjà quatre heures en retard à cause de Rinel. Si vous partez maintenant, vous allez arriver là-bas juste à temps pour exécuter la phase deux avant le lever d’Ayanif. Nettoie, marche s’es braises, ramène la Cible au Nid, pis y va y avoir un beau gros fruit en métal pour toi, mon chum. Échoue, pis t’es aussi ben de refaire ta vie en Misitel. Pendant ce temps-là, tes scrupules, tu peux te les enfouir dans l’arrière-terrier – ah pis je m’en torche raide que ça soit une spécificité, si ça peut te faire catcher c’est qui qui tient le gros boutte du bâton icitte. Est-ce qu’on se comprend? À vous. — … A-- affirmatif. À vous. — OK ben active. Phase deux. Terminé.
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Communications archivées pour la cour impériale par Untya Sanagar, ex-assistante du tribun Askeph Naphitis Traduites de l’hiryal par le Jorneau
Val-Terreur 25 Araneum
Je me plais à croire que ma routine, aussi élaborée soit-elle, représente en elle-même un acte de résistance. Là où plusieurs croient voir une série d’actions sans conséquence, décousue et futile; j’observe plutôt un chapelet de gestes calculés et numineux, symboliques sans être performatifs. Vers huit heures, je médite avant de prendre mon déjeuner. J’apprivoise le nouveau silence qui règne sur la terrasse du Hilton, récemment ponctué par l’appel des bernaches qui commencent à repeupler l’île et le bourdonnement des vagues abandonnées. Je ne m’embête pas avec la vaisselle, que j’envoie se fracasser dans le hall d’accueil parmi les fragments de mes appétits passés. Je souris à l’idée d’archéologues post-humains, subjugués par le monticule de porcelaine et tentant d’y assigner une quelconque signification. Je me dis que je devrais peut-être y laisser une plaque : «En l’honneur de Kai, plongeur puis contemplateur.» Je fais ensuite la tournée du deuxième étage, là où j’ai élu domicile quand l’ascenseur a cessé de fonctionner. C’est là que se trouvent les chambres des employés, un peu plus petites. Je commence par nourrir le chat de monsieur Mahelona, un vieux persan bedonnant que j’ai mis au régime l’été dernier quand le cuistot s’est sauvé avec les derniers sacs de croquettes. Je lui réserve toujours une partie de ma pêche de la veille qu’il s’empresse d’avaler avant de retourner s’étendre au soleil. J’arrête à l’ancienne chambre de madame Kim. Elle, c’était la chef d’équipe du service d’entretien ménager. Une des premières de l’île à boire le Kool Aid. Je pense l’avoir aperçu vers la fin de l’été avec d’autres contemplateurs près du Lē’ahi. Plus ancienne que les autres, la partie inférieure de son corps était atrophiée au point que ses orteils effleuraient à peine le sol, se tenant plutôt debout avec ses nouveaux appendices qui s’échappent de son crâne comme les pattes d’une faucheuse immobile – le regard à jamais vers le sud. J’essaie de chasser son expression figée dans l’étonnement et le sifflement à peine audible de son souffle de mes pensées. J’ai choisi de faire ma serre dans sa chambre parce que c’est la seule pièce de l’étage avec des fenêtres sur deux côtés: l’est et le sud. J’y fais pousser des tomates, des concombres, des aubergines et des piments forts; mais aussi quelques projets personnels comme un immense Banisteriopsis Caapi que j’ai déplacé de ma maison et qui me sert dans la fabrication de mon propre ayahuasca et quelques peyotls matures plutôt impressionnants. Je me rends finalement à la champignonnière improvisée que j’ai construite dans la cuisine commune qui contient maintenant assez de psilocybine pour envoyer l’archipel au complet dans la stratosphère. J’ajoute du substrat, je mesure l’humidité et je récolte un dosage adéquat pour mon poids que je consomme fraichement et immédiatement. J’ajoute quelques pileus à mon sac de provisions avant de sortir pour l’après-midi. J’emporte aussi mon carnet de notes et un crayon. * * *
Je choisis Wa’ahila Ridge pour ma randonnée quotidienne. Une vue splendide de la ville m’y attend après quelques miles ou je dépose mon sac et m’adosse contre une pierre, tout près d’un goyavier. Au fil des années, ce même panorama a su attirer trente-deux contemplateurs. Certains s’y trouvent depuis si longtemps que leurs corps se sont fusionnés; leurs masses calcifiées, à peine reconnaissables, ressemblent à des moaïs. Ces statues déportées des Rapa Nui, perverties, parasitées; ne sont reconnaissables que par leur regard brillant et par l’harmonie de leurs souffles combinés. Un om dissonant, cauchemardesque qui concorde avec le sommet de mon trip. Sur cette Terre, ils sont comme le goyavier — à la fois invasifs, résistants et indésirables; à la fois porteurs d’un fruit sucré et acidulé, intriguant et effrayant. Mon esprit s’éveille, ma conscience s’élève tandis que je confirme une théorie longuement entretenue : ma proximité avec un groupe de contemplateurs ainsi que la taille de ce groupe influencent directement la puissance de mes expériences psychédéliques. Déjà, à quelques mètres, je suis au bord du précipice. J’arrive à voir l’horizon des événements, bordé par une rangée parfaite de trente-deux contemplateurs. Je m’appuie contre la pierre, me lève et m’approche. Ils sont maintenant une centaine. Ceux de Lē’ahi sont là aussi. Je reconnais madame Kim. Ils sont maintenant des milliers, je vois le Grand Canyon, le lac Baïkal, Khéops. Des millions. Un pulsar aux confins de la Voie lactée, la fin d’une étoile, une comète transmutée. Des milliards. La forge flottante d’Abldr’sadg, les ruines anciennes qui recouvrent la surface d’Alzemi où dorment les seuls survivants d’une supernova. Je franchis la singularité. Je n’existe qu’en pure conscience; mon corps prisonnier de l’espace et du temps. Je deviens chaque fil d’une toile immense et me perds. Le chant dissonant des contemplateurs fait place à l’unisson. À l’Unité. Araneum. Je cherche à m’accrocher à moi-même tandis que mon égo se dissout. Araneum. J’aperçois des creux dans la toile. Araneum. J’aperçois des creux dans l’Araneum. Ma conscience glisse vers celui qui semble le plus profond. Elle orbite autour d’un objet lourd. Ce sont des milliards de consciences parfaitement alignées. Je les orbite avant de tomber en leur centre; avant de passer entre les mailles de l’Araneum. Puis, plus rien. J’arrive à voir l’Araneum dans son entièreté. Une seule conscience, immense et majestueuse, me domine. Maternelle, elle me nourrit — me berce dans l’obscurité d’un monde ancien, froid, aux frontières de l’univers. Mon corps se trouve à un nombre incalculable d’années-lumière, mais je ressens quand même sa chaleur. Je touche sa peau chitineuse, garnie de scopules et radieuse. Ici, elle existe en X, en Y et en Z. Ici, elle est soumise au temps. Elle m’envie. Elle envie la lumière, la chaleur et l’entropie de mon X, de mon Y et de mon Z. Son étreinte se resserre. Je ne suis pas l’enfant prodigue qu’elle attendait. Aranea me rejette. Me repousse à travers l’Araneum et me désincarne. Mon corps lointain métabolise la psilocine et contracte le fil d’argent qui me rattache à notre dimension. Je redeviens moi-même. Il fait nuit et le chant dissonant des contemplateurs m’accueille à mon réveil. Je retrace mon chemin vers l’hôtel et me dépêche à mettre mes notes sur papier. Au matin, je remarque une réaction urticante là où ma peau a touché celle d’Aranea. ----------- Passage tiré des notes personnelles de Terry Huxley, botaniste, psychonaute et premier humain à voyager à une vitesse supraluminique. Pionnier dans l’élaboration du protocole La Barre-Huxley et de l’exploration de l’Araneum.
Gadin 25 Anatomie d'une phrase
Gadin 24 Rudiments d'écométrie pour le petit écolier
Val-Terreur 24 Le Jardinier
Le jardinier sort une fois de temps en temps nous chercher à manger. Les plantes qu’il cultive ne sont pas pour nous, maintenant je le sais. Il apaise le lichen rouge qui cache l’entrée d’une manière qui m’est occulte. Une longue négociation silencieuse et immobile entre deux monarques oubliés qui mène inévitablement à l’ouverture de la crypte.
La première fois j’ai tenté de fuir.
Ça faisait trois jours que j’attendais dans l’ombre. Trois journées à boire la rosée filtrée par le thalle cramoisi de ma nouvelle prison. Trois nuits à craindre le courroux de mon ravisseur. Quand la voie s’est finalement ouverte, la créature n’a pas semblé remarquer mon départ. J’ai filé entre ses doigts puis à travers les arbres en jetant quelques regards par-dessus mon épaule, m’attendant à voir la main lancée à ma poursuite. À la place, je l’ai vu partir dans la direction opposée, lentement.
Ana et mousse étaient partis. Pis c’est pas en fuyant l’étrange qu’on fait des découvertes.
La nuit tombait quand le jardinier est revenu, la cape chargée de givrefruits, d’iricourge et de baies d’or. Le sol s’est ouvert, nous avalant à nouveau.
Le jardinier ne parle pas, mais fait preuve d’une grande capacité de communication. Ses gestes sont précis et calculés. Il pousse un melon vers moi avec son index géant et nous partageons ainsi nos repas, soir après soir. Je remarque que son visage n’est qu’un masque, qu’il se nourrit en écrasant les fruits dans sa paume; la pulpe disparaissant au fond d’une fente qui s’ouvre le long de sa ligne de vie.
Un matin, il me pousse gentiment vers l’extrémité d’un long corridor; vers une porte grise et froide qui grince quand je l’ouvre. J’entreprends d’explorer le reste de mon donjon, atteignant de nouvelles profondeurs chaque jour. J’y découvre sa serre, éclairée par les iricourges, chauffée par les racines des givrefruits qui dérobe l’air de sa fraicheur. Ici, le lichen se plie aux volontés du jardinier. Il y recouvre chaque centimètre, sert de tuteur à une dizaine de variétés de plantes exotiques, irrigue en y acheminant l’eau de la surface.
Jour après jour j’observe cette main géante naviguer dans un réseau de toiles rouges en taillant, repiquant, désherbant. Puis, je découvre la crypte.
Loin, dans les profondeurs de ma nouvelle demeure, un nombre incalculable d’ædificiers momifiés reposent dans un labyrinthe de dédales. Ils sont tous enveloppés de lichen rouge. J’en ai libéré un avec le sabre de Mousse, mais l’organisme se referme presque instantanément sur la dépouille. Mais c’est au centre de ce labyrinthe que je fais la plus grande découverte. Dans un immense sarcophage en pierre polie, épargnée par le lichen, je découvre le corps d’une femme. Elle me ressemble. Je crois que c’est pour ça que le jardinier m’a emmené ici.
Je crois qu’il veut que je la réveille.
Gadin 23 Demande de réparations, station Ańgzir
En notre absolue humilité plébéienne pis en connaissance du risque de châtiment pour parjure, nous présentons cette supplique au Tribun de la plèbe :
Monsieur le Tribun,
En quatre cycles de service, mettons que j’en ai vu des vertes pis des pas mures s’es rails de wagons-barbeaux. Faut dire qu’Elaos le Conquérant avait pas mal négligé le réseau, faque à l’époque où j’ai commencé, la bâtisse était au mycélium, littéralement. Mais quand notre bon Hastorel II a pris le dail, ah ben là tout a changé. D’un coup, comme ça, le réseau mélolonthoferroviaire est devenu une priorité, pis un petit palefrenier comme moi pouvait enfin avoir les moyens de ses ambitions.
J’ai faite venir les meilleurs œufs d’Ayampüer pis je me su assuré que nos bêtes auraient des attelages robustes pis des lanternes alchimiques cheloniennes authentiques. L’équipe que j’ai rassemblée icitte avait rien des colonies de parachutés sans avenir qu’on trouve dins autres régions frontalières. Mon charron Ozu est le meilleur au sud de Loyokser, pis Zargüeth a été maitre-lanternière à’ gare de Kwan pendant trois lustres. C’t’avec fierté qu’on a servi l’Empire toute notre vie. D’ailleurs, la feuille de route de la station Ańgzir est irréprochable ; z’avez juste à consulter les registres écométriques.
— Qu’est-ce tu fais là? Arrête d’y licher le cul pis dis-y!
— C’est bon, Zarg, j’y arrive.
Heuheum… Ché ben que vous le savez que si je vous écris, c’pour chialer sur quèque chose. C’est la nature de votre job, après tout. Mais je veux que vous sachiez qu’on est full reconnaissants de toute ce que l’empereur a faite pour nous, pis que c’est vraiment juste parce qu’on est arrivés au bout du rouleau qu’on fait appel à vous.
Monsieur le Tribun, la gare d’Ańgzir a besoin d’être reconstruite. La plateforme est défoncée, on a deux wagons qui ont des porte-lanternes crochis pis un qui s’est faite arracher son balcon arrière, sans compter tous les œufs de notre pondoir qui se sont faite écrapoutir. Aussi, nos réserves de bouffe pis de vin sont à sec. En fait, toutes les infrastructures de la région sont délabrées. On pourrait accuser les Bifidistes, pis pour certaines stations on aurait raison, mais pas pour Ańgzir. Icitte c’pas les insurgés qui ont ravagé la place, c’est… c’est…
— Ben c’est les troupes, tabarnac! Dis-y, que c’est les troupes!
— Ché pas, man. Accuser Helyargotas ouvertement, c’pas mal l’affaire la plus antipatriotique qu’on puisse faire.
— Antipatrio… Mais on s’en câlisse! Après ce qu’y’ont faite, faut ben qu’y’ait une justice!
— Ah parce que tu penses vraiment que ces osties-là vont être trainés en cour martiale? Y’avait sûrement une couple de légionnaires là-dedans, mais c’tait surtout des officiers, tsé. Le Sénat va pas envoyer des furets croupir à Tüitxa juste pour quèques inconduites au front.
— Inconduites? Des inconduites! Crisse Jyehi, y les ont violés pis battus. La moitié d’entre eux étaient pas reconnaissables.
— Ché, mais…
— Non tu le sais pas. Tu sais rien. T’étais pas là c’te nuitte. T’étais pas là quand qu’on les a découverts. L’odeur d’hémolymphe… C’pas toé qui as charrié les corps de tes amis pis de ta famille pour en faire un bûcher derrière la barbeauterie, qui as moppé leur glu pis vidé deux gallons de térébenthine dins moppes pour en nettoyer le cauchemar. C’pas toé qui as incendié une pile de cadavres qui imploraient juste qu’on les venge. Ozu a mis le feu à sa mère, câlisse! Ozu, couvre tes genoux.
— Non, c’est bon Ozu, pas besoin de te boucher les chordotonaux. Zarg va nous épargner les détails.
— Je t’épargnerai rien. Helyargotas, tu penses qu’y’épargnent quèqu’un, eux? Non. Faut toute dire si on veut que le Tribun nous défende. Faut oser mettre nos bobos à vif. La mère à Ozu, ben y l’ont défigurée pis démembrée. C’est fucked-up. Pourquoi tu ferais ça au peuple même que t’es censé protéger? Juste parce la soirée était un peu trop arrosée pis ta peur des ifitserk kicke in? Parce t’es grisé par le speech du centurion pis désensibilisé par l’hécatombe de rampeux su’l champ de bataille? Surtout parce tu le sais que t’es au-dessus de la loi pis qu’y’en aura pas, des conséquences, pour toi. Une fourmi de plus ou de moins, ça change quoi, si nos nobles soldats réussissent à reprendre Khowxyal pis à ramener des ragzyums à Lithakis? Han? Ça fait juste pas le poids. Sauf si on se met le Tribun de notre bord en y faisant comprendre l’injustice, si on reste assez crus pour qu’y’empathise, si on épanche notre détresse s’a page.
Les v’là, les détails : l’odeur en dedans me levait trop le cœur, faque j’ai faite les voyages de barouette au bûcher. C’est Ozu qui pelletait les corps. Jusqu’à ce qu’y pellete sa mère. Ou plutôt la tête à sa mère, qui pendait de son prothorax par un tesson de sclérite, sans abdomen ni membres ni antennes. Ses mandibules étaient toute déwrenchés pis ses yeux crevés. Son chest écrasé était couvert d’hémolymphe coagulée. On a yinque retrouvé trois de ses bras dans’ place, désarticulés… si c’tait même les siens.
C’est ça qu’y faut raconter dans notre lettre. Mais toé tu louanges le bon Hastorel en mentionnant quèques bris matériels au passage.
— Ben, ça reste vrai que la station est inopérationnelle. Y’a pas mal plus de chances que le Sénat vote pour renipper son système d’approvisionnement que pour condamner des patriciens. C’est plate à dire, mais si on envoie une lettre qui implique un manquement à l’honneur, y vont juste nous déclarer traitres pis catapulter nos entrailles su’l village.
— Le village…. On l’a incinéré hier, le village.
— Coudonc, y’est-tu encore après écrire, lui?
— Ben oui toé. Eille le scribe, on te paye pas pour que tu documentes nos ostinades sur ton parchemin! Juste la supplique au Tribun. On a pas de cash pour plus que mille mots anyway.
— Ben voyons, y’écrit encore. Arrête! Arrête, sinon tu peux être sûr qu’après la nuitte que je viens de passer, je me gênerai pas pour
Le personnel de la station mélolonthoferroviaire Ańgzir
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Cacheté par le Bureau du Tribun, Elurmurd
J1-S1-M1-A5-L2-C20, Ère de Syeb
Traduit de l’hiryal par le Jorneau
Val-Terreur 23 Le Rempart
C’était ma dernière descente.
Je ne retournerai plus dans la caverne.
C’était ma dernière traversée du Vikshem. Avec ses colossales dunes de sel qu’on dirait qu’on voit jamais l’autre bord. Avec ses nuits glaciales et silencieuses jusqu’à tant qu’un oiseau de proie décide de profaner le calme. Avec ses tempêtes qui grugent jusqu’à l’os les mains de mes disciples tartaréens; qui dévorent la chitine de nos montures avec appétit, sans laisser de traces.
Je ne traverserai plus les eaux troubles de La Déchirure. Avec ses patrouilles véniliennes comptables qui mesurent, pèsent et jugent. Avec ses contrebandiers salaciens qui taxent, pillent et échantillonnent. Avec son crachin pernicieux qui transperce, qui te prend par surprise pis qui te fait revirer de bord.
Je ne chercherai plus mon chemin dans le Labyrinthe Tranquille. Avec Son armée de démons dociles qui attendent, qui talonnent ma procession. Avec son panorama de désolation toxique qui dissuade et encourage à la fois que peut-être que t’es sur le bon chemin, mais finalement non.
Non.
Cette fois, je laisse le dormeur dormir.
Bon, je le sais que c’est pas la première fois que j’dis ça, mais là c’est vrai.
Comme chaque année, les survivants de la procession ainsi que moi-même bandons nos yeux avant de descendre. Même si on n'apporte aucune flamme avec nous pis même si y’a plusieurs centaines de mètres de roc et de terre qui nous séparent de la surface. On le fait parce que c’est ce qu’Il demande.
On descend à tâtons pendant ce qui nous semble être des heures. Sous nos doigts, les murs bougent, se décalent et se repositionnent. Le souffle tiède de sa respiration nous traverse par vagues depuis notre entrée. L’odeur est si insupportable qu’un des disciples s’étouffe et vomit. Il a dû perdre son bandeau à un moment ou un autre parce qu’il disparaît après un cri étouffé. Une bruine chaude asperge ma joue. Je me dégoute en me laissant espérer que c’est celui qui a perdu ses mains dans le désert, que ce serait «économique». Je réfléchis comme Lui.
Les autres tiennent bon et résistent à l’envie de s’enfuir ou pire, de regarder. On atteint l’antichambre, accueilli par le parfum des ingrédients nécessaires à la fabrication du Solvant. On opère dans les ténèbres, en utilisant nos autres sens. On mesure au toucher, on identifie au goût, on mélange et mixe à l’oreille. Plusieurs heures s’écoulent. Le Solvant est prêt.
Comme toujours, j’entre seule dans l’immense chambre. Son sommeil est troublé. Ses spasmes font trembler le sol. Comme Il doit être immense! Je peine à garder mon voile.
Il murmure. Un son guttural assourdissant qui me pousse à genoux, comme le tonnerre sur la pierre. J'atteins finalement le bénitier et je m’en sers pour me relever, avant d’y verser la mixture. Je l’agrippe fermement au risque de tomber. C’est la galerie complète qui semble basculer à Son réveil. Il se racle la gorge et toussote, ce qui me propulse jusqu’à l’aube de l’antichambre.
«Coccinelle?»
Je rampe jusqu’à Lui et touche sa…
Je ne sais pas ce que je touche, Sa métamorphose est complète. Je le sens frémir, puis se calmer. Je ne dispose que de quelques minutes pour le mettre à jour. Date, migrations, accords diplomatiques, renseignements, découvertes, naissances, décès, maladies, sécheresses…
Sa respiration ralentit. Plus que quelques secondes. Je risque une digression.
«Papa? Est-ce que… est-ce que tu gagnes?»
J’entends les disciples prier pour mon salut. J’entends le colosse sombrer à nouveau dans son long repos. Je décide de jouer le tout pour le tout.
Mes yeux s’ajustent à l’obscurité et je vois mon père. Je vois son sacrifice. Elek, la main gauche de Dieu. Celle qui punit. Xlkjskaskjdf, le dévoreur d’au-dessus, qui mène une guerre secrète contre Aranéa. Une guerre qu’Il perd. Mon regard se pose sur sa tête. Sur les huit excroissances qui le suspendent aux parois de la chambre.
J’analyse les parois. Des milliers de mains qui s'agrippent les unes aux autres et qui forment la caverne comme un organisme colonial.
J’ai désobéi. Les murs se referment.
Je bouscule les Tartaréens sur mon chemin dans l’espoir de ralentir les démons.
Ça fonctionne.
Je ne retournerai plus dans la caverne.
Chaque seconde d’éveil laisse les Aranéens reprendre du terrain. Il est notre rempart.
C’était ma dernière descente.
Je ne retournerai plus dans la caverne.
Gadin 22 Réquisition impériale d'arbitrage
Tribun Naphitis,
Tu devais certainement pas t’attendre à recevoir une lettre au sceau dynastique aujourd’hui, mais stresse pas trop, c’est juste moi, Fikor Hobo-Syeb. Ché que j’tais yinque un petit fureton la dernière fois qu’on s’est vus, mais là j’ai célébré ma bilustrale pis ch’rais en âge de gouverner, même si le Grand Écomètre a pas l’air à voir ça de même. Y veut pas répondre à mes questions s’a plèbe, le vieux malcommode. Y dit que c’pas des affaires dont on devrait se soucier, que c’t’indigne de notre statut pis de notre pelage, à Ziyozar pis moi. Nous on veut juste que quèqu’un nous aide à trancher sur une copple d’affaires pas claires, faque on s’est dit que t’aurais des réponses pour nous — t’es le tribun de la plèbe, après tout.
Tsé, je le sais, pourquoi y t’ont muté au sénat. J’avais peut-être l’air de rien, mais je t’ai regardé aller quand t’habitais au palais. C’t’en observant du monde comme toi que j’ai appris comment jouer la game, comment un aiglon de famille moyenne peut finir à’ table de l’empereur si y met ses piécettes s’es bonnes cases. T’étais beau à voir, tribun. Tu tricotais de la dentelle, un beau grand réseau de redevances comme une toile d’arachnassin. Tu te forgeais un avenir au sommet, jusqu’à ce que tu te fasses cut comme un ostie de pouiche. Ben moi je ferai pas la même erreur, pis si tu nous aides à déterminer qui qui a raison pis qui qui est dans le champ, Ziyozar pourrait ben convaincre son père de te redonner ta place au palais, qui sait?
De toute façon tu l’as facile : mon cousin y’a une conception crissement wack de c’est quoi la plèbe. Ché pas oùsqu’y va chercher toute ça, mais ça parait qu’y’a jamais tenu une conversation avec un garde. C’pas mêlant, jusqu’à hier y pensait que nos esclaves c’tait des plébéiens. Y’était toute mêlé après la déclaration à son père. Y’était comme « OK mais pourquoi on offrirait la plébéité aux coquerelles. C’est déjà des plébéiens. » Pis là moi j’ai faite genre « T’es donc ben ortho! C’pas des plébéiens, c’est des esclaves. » Pis là y’a dit que plébéien pis esclave c’est la même affaire, mais moi je le sais que les esclaves c’est les coquerelles faque tsé les plébéiens c’est genre les autres là — les éléphants, les abeilles…
Anyway on s’est ostiné toute l’aprème, jusqu’au fouissage crépusculaire. Cette semaine, c’est le mausolée d’Osfat Syeb-Zemil que le dépouilleur a déterré. Le prince consort de Dindanah Ière : un squelette particulièrement magané, mais un méchant bon augure pour la prochaine avancée des troupes! Ziyozar pis moi on s’est ostinés tout le long qu’on paradait la chaise funèbre, pis après la danse de la guerre, sa fiancée pis quèques amies sont venues nous rejoindre avec une fiole de zyumni, pis on est allés se pourchasser ben high dans le labyrinthe de fleurs. On a fini par s’effouérer tounus dins œillets pis les filles nous ont relancés avec plein d’autres colles s’a plèbe. Y nous ont drillés jusqu’à pas d’heure, pis ben… on s’est rendu compte qu’on était pas sûrs de grand-chose dans le fond. Mais tsé, comment tu veux qu’on règne si on connait pas notre empire? C’t’un moyen cave, le Grand Écomètre, de penser que ça nous sera pas utile de mieux connaitre nos sujets.
Me su réveillé à midi, encore un peu dins vapes de mon zyumni, pis sur ma table de chevet y’avait une tite feuille de palmier scribouillée de nos bets d’hier. Ouin, parce qu’on s’est genre monté un pool comme pour les nationaux du jeu de flèche, mais avec nos opinions. Je reconnais le coup de roseau de la fiancée à Ziyozar, donc j’estime que c’t’un document impartial. Je te le joins avec ma lettre.
T’as juste à marquer les bonnes réponses d’un « s » pour « sap », pis redonner la feuille au messager — d’ailleurs, un tit-aigle noir comme lui, ça compte-tu comme un plébéien? Pas clair.
Fikor Hobo-Syeb,
cinquième dans l’ordre de succession au dail de Syeb, fils héritier d’Ambúnted Hobo-Syeb, cousin de l’empereur Hastorel Ier, et de Rinta Rag-Zemil, belle-sœur de l’empereur Hastorel Ier
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Cacheté par le Bureau du Tribun, Elurmurd J3-S3-M4-A4-L2-C20, Ère de Syeb Traduit de l’hiryal par le Jorneau
Val-Terreur 22 Événements mineurs et mouvements migratoires
Gadin 21 Sintur ij dolnir
Val-Terreur 21 Réponse d’une dormeuse à une question inconnue
«Notre espèce entretient son obsession pour la mort.
Même à leurs premiers pas, en s’extirpant de leur soupe primordiale marécageuse, mes ancêtres cultivèrent une certaine prédisposition; un engouement marqué pour le trépas. Plus qu’une simple tocade, leur appétit pour le décès se poursuivit bien au-delà des premières migrations et, dans certains cas, littéralement. Les Trk’tk, face à une disette historique, recoururent effectivement au cannibalisme funéraire avant de développer des techniques d’excarnation extrêmement sophistiquées. Nous conservons de ce peuple insulaire plusieurs rites et c’est d’eux que nous vient le fameux Strhadr’lk – le vin des morts.
À l’autre extrémité du continent, chez les Thodr’tk, la fascination pour le morbide passait plutôt par la mémoire. Les parois des immenses galeries que ce peuple sédentaire partageait avec son bétail sont recouvertes de fresques décrivant les circonstances du décès de membres importants de leurs communautés. Plus tard, ils troquèrent leurs pinceaux pour des ciseaux et érigèrent les plus imposants monuments de l’époque; toujours en l’honneur des disparus – puis, au bout de quelque siècle, développèrent le premier système d’écriture. Ils racontèrent ainsi de grandes épopées dans lesquelles leurs héros chevauchaient khrajk’vk et thodl’vk jusqu’au coeur du soleil en défiant la Mort elle-même.
Ce sont finalement les Frkstk’tk, desquels nous descendons directement, qui surmontèrent cette fascination et entreprirent de vaincre totalement l’entropie. Surnommés les «nécromanciens du désert» par les autres tribus, nos ancêtres découvrirent comment utiliser le sel du Vikshm de manière à ralentir le vieillissement puis, quelque temps plus tard, comment le raffiner et l’administrer de façon à provoquer une cryptobiose. Propre à notre espèce, cette mort temporaire – cette osmobiose– permit aux vikshémiens d’étirer leur vie sur plusieurs centaines de révolutions au prix de longues périodes de dormance. On appelait d’ailleurs dormeurs ces véritables encyclopédies vivantes qu’échangèrent entre eux les différents groupes ethniques établis à proximité du désert. Les alchimistes des galeries concoctèrent un solvant unique ayant pour utilité de réveiller les dormeurs pour une courte durée soit pour les consulter – soit pour stocker de nouvelles données. La plus célèbre de ces encyclopédies est sans aucun doute Kltmtrk’shatr; une Vikshémienne dont on estime l’âge à environ 5000 révolutions et qui se trouverait, au moment de l’écriture de ce texte, en orbite autour du trou noir primordial Fdk’lr.
L’équilibre délicat engendré par le troc de Sel, de Solvant, de dormeurs et de vin des morts est à l’origine de la Paix des Alchimistes – une relative harmonie qu’une soi-disant pénurie de Solvant troubla, quelques centaines de révolutions plus tard.
C’est durant cette accalmie que l’esprit scientifique de notre espèce s’affina. L’obsession que nous entretenions pour la mort se détourna graduellement vers une fascination pour la vie et comment la prolonger sans avoir recours à l’osmobiose. Lorsque des percées dans le domaine de la manipulation génétique ouvrirent les portes à ce genre d’innovation, à une vie réellement éternelle, une majorité de dormeurs furent enfouis dans de gigantesques nécropoles souterraines. Ce n’est que lorsque les guerres tribales furent terminées que les ædificiers se heurtèrent à une problématique colossale : le cerveau et l’ensemble des mécanismes neurocognitifs ne s’adaptèrent jamais à l’immortalité. Avec le temps, plusieurs maladies dégénératives apparurent sournoisement et l’état psychotique dans lequel certains chefs tribaux se trouvèrent commença à inquiéter. Le Conseil des Anciens fut fondé et, ironiquement, les dirigeants les plus affectés furent purgés. On déterra hâtivement une poignée de dormeurs afin de redécouvrir l’osmobiose dans l’espoir de ralentir la corruption, mais cela ne fit que retarder l’inévitable.
Finalement, les ædificiers confrontés au démon intérieur de l’immortalité firent face à deux choix: l’exil vers le Vikshm ou l’autodestruction.»
Réponse de la dormeuse Glkftk’shatr à une question inconnue
Gadin 20 Réponse de la centurionne Amis Adzervi
Tribun,
L’été dernier, j’ai reçu ma nouvelle assignation. On m’envoyait diriger une centurie de l’armée de terre, déjà stationnée à’ marche chéiroptérienne. À ce moment-là j’tais postée à Loyokser, faque vous pouvez imaginer le déracinement que ça implique pour moi pis ma suite. J’aurais ben aimé y aller direct, mais j’ai à mon service dix aides de camp, deux cooks, un dépouilleur tout frais sorti du séminaire, pis un écomètre. Des subalternes de confiance, mais aucun hastúl là-dedans. C’tait évident qu’y nous faudrait marcher.
Le plan initial c’tait de quitter les vieux pays par les routes impériales, une expédition de quatre mois selon mon écomètre – contre une semaine si j’avais simplement volé, mais bon, on a le miel qu’on se jabote, han? J’ai avisé la cohorte de notre date d’arrivée. Ça le faisait pas pour eux. Le légat-primipile m’a répondu que si j’tais pas en poste au premier jour de la nouvelle année, ch’rais rétrogradée pour refus d’obéir à un ordre.
En brainstormant, mon dépouilleur a mentionné une autre route, une que pus personne emprunte de nos jours : le chemin Tirmeos. Y s’agit de remonter un peu le fleuve, traverser le désert jusqu’à’ vallée thakissienne pis ensuite suivre les rivières intérieures, pour un total de deux mois et demi de marche, ce qui rentrait dins temps. L’écomètre lui a vite fermé le clapet en disant que c’te route-là avait été déclaré « écométriquement insuffisante », mais tsé, une trompe se trompe. Faque j’ai demandé au dépouilleur si les sols étaient assez favorables pour quitter le pavé. Y m’a répondu qu’on arrivait en saison sinistre pis que le mycélium nous ferait la vie dure dins rivières. Tsé ce qu’y disent : ignore l’écomètre, ignore le dépouilleur, mais ignore jamais les deux. Contre toute recommandation, j’ai élu de passer par la vieille route.
Après trois semaines de chemins de terre, on s’est engagés dans le désert. Je pensais avoir toute planifié parfaitement – les réserves d’eau pis de bouffe, les bivouacs, les antivenins pour nos mammifères, mais j’avais pas calculé le facteur camélien.
C’est là qu’y nous ont embusqués. Des Fosomdarun. On a rien vu venir. En plein milieu de la nuitte, me su ramassée une lame à’ gorge à genoux s’a dune avec ma suite. Y devaient être cinquante, soixante peut-être, des Caméliens flambant nus sauf pour leurs couvre-bosses d’albâtre pis leurs coiffes de bronze. Le genre d’accoutrement qu’on voit juste dins vieux contes préconquête.
J’avais un aide de camp qui était Camélien. Y chignait, y’implorait pour sa vie pis y gesticulait vers nos ravisseurs. Y devait penser qu’y’aurait droit à un passe-droit, mais si y’a de quoi, c’est lui que les Fosomdarun avaient l’air à haïr le plus. Les Syeb-Rinta se vêtissent de Syeb-Sana, après tout. Ça m’apparaissait évident qu’y’allait se faire égorger dins secondes qui suivraient, faque je me su parée à l’attaque, mais mon dépouilleur m’a faite des gros yeux. C’est vrai que j’tais la seule dans’ gang qui avait de l’expérience au combat. Si je faisais quoi que ce soit, je condamnais tout le monde. L’aide de camp s’est vidé de son sang pis son corps a dévalé la dune. Suivi de trois autres : deux serpentiens pis l’écomètre.
Y nous ont trainés en chaines à travers le désert pendant des semaines. Au moindre son, au moindre ralentissement du groupe, y nous frappaient, nous sliçaient, nous arrachaient un doigt, un membre, une antenne. Chaque fois qu’on passait par un campement, les désertiques locaux nous accueillaient avec une haie d’honneur de matraquage. Au début je me demandais c’tait avec des os de quel animal qu’y nous frappaient, pis un manné j’ai reçu un coup de défense.
À ce que je calcule être le huitième jour, la chélonienne s’est affalée pis a nous a toute faite débouler la dune. Al’arrivait clairement pus à trainer sa carapace au soleil. Ça nous a pris des heures pour la remonter s’a crête, pis quand qu’on est arrivés, nos ravisseurs l’ont détachée pis passée au cimeterre. Mon dépouilleur avait l’air en tabarnac, mais tsé, on peut pas toute baigner dans’ gelée royale.
Ça a pris une autre semaine avant qu’on arrive à une oasis. Ayanif était en plein midi. À ce moment-là, on en avait perdu trois autres à cause de plaies infectées. Y restait moi, mon dépouilleur, un aide de camp formicien pis les deux cooks, des fongiens qui au final semblaient vraiment plus dérangés par la déshydratation que par les sévices.
Y nous ont tirés jusqu’à une structure troglodyte, une sorte de butte de roche avec une dizaine de balcons sans rampe faisant face à l’oasis. Arrivée à mon balcon, j’ai vu la fosse qui m’attendait en bas. Les pieux avaient déjà faite la passe à plusieurs autres prisonniers. Une Camélienne en robe verte m’attendait. A psalmodiait des vers dans sa langue mâchonnée. Y semblait se passer la même chose s’es autres balcons, je le voyais aux regards de la foule qui se promenaient de haut en bas. Après ça, j’ai entendu des claquements de mandibule, avant qu’un corps de fourmi me passe dans’ face.
Mon dépouilleur, à autre balcon, s’est mis à argumenter. Je l’entendais leur dire qu’y connaissait des trucs pour irriguer les sols les plus sableux, qu’y pourrait leur être utile pour consacrer leurs morts pour qu’y trouvent la paix dans l’après-vie. Toutes ces affaires-là. À travers toute ça, lui, y’avait jamais catché que nos ravisseurs parlaient pas hiryal. Anyway, je l’ai vu rejoindre l’aide de camp dans le pit. Les cooks pis moi on allait y passer bientôt.
La prêtresse s’est avancée vers moi, a m’a détachée pis du bout de son cimeterre a m’a poussée dans le vide. Faque chu rentrée à Loyokser.
Comme on dit par chez nous : pourquoi regarder la danse si on sait déjà ’est où la bouffe? Depuis, je prends ça relax. J’ai encore un mois off avant de rejoindre mon nouveau poste.
Bref, toute ça pour dire que mon dépouilleur pourra pas dire la messe à l’enterrement de votre cousine. J’espère que vous en trouverez un autre à temps.
Une bonne journée à vous,
Centurionne Amis Adzervi
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Cacheté par le Bureau du Tribun, Elurmurd
J2-S3-M4-A4-L2-C20, Ère de Syeb
Traduit de l’hiryal par le Jorneau
Val-Terreur 20 Religions, spiritualité et cultes sur le territoire adofarien