Moi aussi.
Moi aussi, à 10 ans, sur le chemin pour aller à mon cours de solfège. Suivie de très près par un homme de l'âge de mon père durant les 15min de trajet. Il me demande mon nom, mon âge, où je vais, me dit plusieurs fois que je suis une bien jolie fille, marche de plus en plus près de moi, me force à lui faire la bise. Personne dans la rue piétonne, pourtant bien fréquentée, ne réagit.
Moi aussi, à 11 ans, rentrant chez moi, mon cartable sur le dos. Interpelée par un homme en béquilles, soit à cause d'une entorse, soit pour paraître moins menaçant aux yeux d’une enfant. Il me suit et me parle d'une voix mielleuse, trop mielleuse. "Hé, viens discuter", "Tu es jolie", "Attends-moi". Me demande mon nom, mon adresse, se fait de plus en plus pressant et marche de plus en plus vite malgré ses béquilles. Je balbutie, panique et cours pour rejoindre au plus vite la sécurité de mon immeuble, en tremblant à l'idée qu'il note mon adresse ou attende devant la porte que je ressorte.
Moi aussi, à 15 ans, assise dans le tram et absorbée par un roman. Et soudain, la main de mon voisin qui se glisse, imperceptiblement, mine de rien, sur ma cuisse. La peur me paralyse. Je finis par émettre un timide "Arrêtez s'il vous plaît". Il sursaute et s'enfuit en courant.
Moi aussi, à 15 ans, je suis hébergée chez un ami, nous devons dormir dans le même lit. En plein milieu de la nuit, je me réveille, sa main s'est glissée sous mon t-shirt et est posée sur mon sein. Je lui demande ce qu'il est en train de faire, sa seule réponse: "Ah mais tu dormais pas?". Il prétendra par la suite n'en avoir aucun souvenir.
Moi aussi, à 16 ans, dans le RER bondé pour aller en cours. Les gens sont serrés les uns contre les autres, mais cet homme-là, derrière moi, il me colle d'un peu trop près. Au début, je n'y fais pas attention. Et soudain, je réalise ce qui m'arrive. Je réalise cette bosse que je sens contre ma fesse. Je réalise les très discrets mouvements de bassin de la personne derrière moi. Et je me paralyse. Le sol s'effondre sous mes pieds. Je ne sais pas quoi faire, j'ai peur de réagir, mais chaque seconde me semble une éternité. A chaque arrêt, je me déplace dans une tentative de m'en débarasser sans avoir à l'affronter, mais il revient se coller contre moi. Même quand la foule devient moins dense, il s'acharne. Je suis tremblante et nauséeuse. Il me semble que ça dure des heures, mais je finis par prendre mon courage à deux mains. Je me retourne brusquement, je lui fais face et je le regarde dans les yeux, "Bon STOP là!", j'essaie de dissimuler au mieux ma terreur. Et je me retrouve à dévisager un trentenaire à lunettes qui fait mine pendant une demie seconde de ne pas comprendre ce que je dis, d'être innocent. Puis s'enfuit en courant quand les portes s'ouvrent. Quand je tente d'exorciser le choc en racontant cela à mes camarades de classe, je ne reçois que des rires amusés et des "dans le RER, c'est normal".
“Normal”.
Je me souviens de la robe que je portais et de la musique qui passait dans mes écouteurs. Je n'ai plus jamais porté cette robe, je n'aime plus cette chanson.
Moi aussi, à 18 ans, quand je dis "non" plusieurs fois et qu'il n'écoute pas. Quand il m'enfonce par surprise une poire à lavement dans le rectum.
Moi aussi.
















