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Ça faisait un moment que je tournais autour de ce livre. Onze ans exactement. Yanick Lahens a obtenu le prix Femina en 2014 pour ce roman.
C’est un livre incroyable.
J’ai peiné pour le lire car c’est un livre qui brandit la culture haïtienne avec force : les personnages ont des prénoms exotiques pour une blanche de France comme moi, il y en a plein, ils s’étalent sur 4 générations, les phrases sont saupoudrées généreusement de mots créoles (avec un glossaire à la fin, heureusement). Toute la façon de raconter est fidèle à la psyché de l’île, avec ses divinités vaudous, ses rituels, ses croyances, ses coutumes. Il y a donc un travail d’adaptation, voire de compréhension, à faire. Et pourtant, la langue est tellement belle qu’on ne peut que plonger, perdre pied, comme dans la mer des Caraïbes qui reflète tantôt le soleil ardent, tantôt la lune mystérieuse.
La narration est très originale : la moitié du récit est faite d’une voix collective, celle des paysans de l’Anse Bleue, les pauvres pourrait-on résumer ; et l’autre, non identifiée au début, celle d’une jeune fille gisante échouée sur la plage après avoir été malmenée. L’enjeu de la lecture est, entre autres, de comprendre comment cette jeune fille, la descendante de la famille Lafleur dont les quatre générations nous sont contées par scènes, en est arrivée là. Qu’essaie-t-elle de dire ? Que cherche-t-elle à comprendre ? Chemin faisant, on découvre (enfin moi, j’ai découvert car je ne connaissais rien de cette île et de son histoire douloureuse) l’histoire de l’île, vue à travers la communauté de paysans qui subit, jusqu’au point de rupture. Le récit se fait depuis cette hauteur, c’est à dire à ras d’âme humaine, âme qui connaît la douleur des cailloux sous les pieds, la faim, le réconfort des dieux (tout en allant écouter la messe des curés envoyés en mission), et ne sait pas lire, et ne découvre que par à coups les différents prétendants au pouvoir, au territoire, quand les nouvelles arrivent de Port-au-Prince ou quand la radio apparaît dans les cases.
La famille Lafleur est dominée sur cette côte par l’autre famille riche qui les oppresse. Mais le regard d’une très jeune fille fait que les rapports se modifient. C’est le début d’une histoire, singulière.
Inutile de chercher à résumer, c’est impossible. Yanick Lahens raconte, mais surtout elle immerge son lecteur dans un bain de lune certes, mais un bain de sensations, de sons, d’odeurs, de voix, qui parvient grâce à un grand art de la langue à restituer une part de l’île et de son atmosphère particulière. La peur, le silence, les destinées qui se décident comme partout ailleurs sur des impulsions, des malentendus, des élans du corps ou du cœur, des instincts de survie qui s’enclenchent. Il y a des choses très dures qui sont racontées, comme elles l’ont été sans aucun doute, il y a aussi cette envie de vivre, cette attention à la terre et ses signaux, qui tient les personnages debout, autant qu’ils le peuvent.
C’est une île qui a beaucoup souffert, autant par les hommes qui ont voulu se l’approprier, que par la nature indomptable qui la secoue régulièrement. Haïti, ce n’est pas pour les petites natures. C’est aussi le premier pays au monde où le soulèvement des esclaves en 1804 a gagné son indépendance. Ça m’a donné envie d’en savoir plus, de comprendre ce mélange, ces paradoxes assimilés à coup de dictatures et/ou de machette. Les amérindiens, les français, les américains, les esclaves africains, tous coexistants si opposés et si semblables, au cours de ce XXe siècle. J’ai hâte de lire son dernier livre, Passagères de nuit, qui évoque le XIXe et le XXe, à travers des aïeules de la famille de l’écrivaine, qui apparemment parle aussi de la Nouvelle-Orleans, d’où beaucoup venaient, déjà bien mélangés. Des aïeules, des femmes fortes qui ont, à leur manière, traversé ces temps difficiles avec des outils inventés par nécessité.
Reste que, même si bien des choses ont dû m’échapper vu mon ignorance de départ, j’ai été éblouie par la beauté de la langue, la beauté qui capture la violence et l’espoir.
“It was September. Together they watched the day undo itself. Shorter than the day before in this season. Longer than those to come.”—from Moonbath by Yanick Lahens, translated by Emily Gogolak
My memory is like those wreaths of seaweed detached from everything, dancing, panicking on the foam of the waves.
Moonbath, Yanick Lahens
Le corps incertain et l'âme floue, nous attendions, oreilles aux aguets et cœurs ouverts, ces mots goyave et canne qui font danser des papillons dans les yeux et battre le sang sous la peau.
Dans la maison du père - Yanick Lahens
Yanick Lahens
The island nation of Haiti has a rich history haunted by imperialist violence and cruelty. My most recent list of books-in-translation features books from Haiti, books that dive into historical fiction or contemporary satire, digging into everything from character-driven narrative to Vodou to the politics of survival. Check out all of my recommendations!
Moonbath by Yanick Lahens, translated by Emily Gogolak, is a well-written multigenerational story about a family living in rural Haiti. The story begins when married rich man Tertulien Mésidor falls hard for the barely-16-year-old Olmène, whose family was cruelly cheated by Mésidor’s ancestors, and decides he simply has to have her. Meanwhile, far into the future, a young girl lies on the beach, bloody, bruised, and ready to tell readers her story.
I’m a sucker for multi-generational stories, and this one feels so epic, and in just 200 pages! Lahens fits in a story of four generations from 1963 to nearly the present, all packed tightly into a web of Haitian history and the practice and beliefs of vodou. I recommend skipping the blurb so that the identity of the girl on the beach is a slow reveal rather than known going in. The characters are compelling and the language vivid. It’s a cruel, hopeful book packed tightly with narrative. I’m tempted now to read everything that Yanick Lahens has ever written.
Content warnings for sexual assault/rape (depicted), statuatory rape, domestic violence, mob violence.
Catch my full list of Haitian literature in translation recs!