Quand on pénètre le cœur, on pénètre une vibration rouge
« Cesont des femmes sur des îles : une grande solitude féminine - une solitude qui a l'air enchanté. »
Cette citation figure haut sur le mur en face de la porte, on ne voit que ces mots quand on voudrait voir de la laine. Cette phrase introduit aux tapisseries, avec elle se font les premiers pas et se forment les premières impressions vers la Dame. Le chemin est un suspens, une mise en scène. Il faut suivre la courbe d'un couloir noir irisé de signes de la Dame, silhouettes de graphistes, citations d'hommes lettrés. Une érotique du sacré, d'autant plus fort que son objet est masqué, d'autant plus intense quand enfin on le dévoile. Mais pas avant une demie circum-ambulation dans l'ombre, purification du regard, mise au pas du corps, la phrase reste en tête.
Quand on pénètre le cœur, on pénètre une vibration rouge. Palpitent des détails à profusion. Cinq des tapisseries appellent nos cinq sens et la dernière, Mon seul désir faisant miroir à notre cœur, achève l'ivresse. Sur chacun des pans, la Dame se tient au centre d'un ilot vert façon mille-fleurs. En présence de sa servante, dont la petite taille reflète la moindre perfection, la Dame performe, telle une allégorie, des scènes évoquant les 5 sens. Elles sont entourée par un lion, symbole de puissance et de résurrection, et d'une licorne symbole de tout et n'importe quoi d'après wikipedia, symbole du féminin dans le masculin selon Jung, symbole de l'amoureux désirant selon moi.
En plus de ces quatre personnages principaux, les tapisseries sont recouvertes d'animaux, des lapins si nombreux qu'ils semblent se multiplier sous nos yeux, des renards rusés connus pour jouer avec leurs proies, des lévriers associés à la chasse et à la séduction, des oiseaux exotiques et des singes incarnant alors la luxure.
Pour rédiger son essai « A mon seul désir » éditions Argol 2005, Yannick Haenel est venu tous les jours pendant des mois se recueillir dans la chaleur rouge et feutrée des tapisseries. Cette démarche entre écriture contemporaine et histoire de l'art doit assurer à l'écrivain une connaissance intime de l'oeuvre. C'est pourquoi les scénographes sont venu puiser dans son texte, pour décorer leurs murs, ils ont choisi ce morceau : « Une grande solitude féminine ». Je ne vois pas de grande solitude dans ce chef d'oeuvre. Je n'aime pas particulièrement qu'il qualifie celle ci de « féminine » et par là présuppose d'une essence commune à toutes les femmes, qui teinterait d'une couleur particulière leur solitude. Rouge solitude.
Pour Yannick Haenel, manifestement, la présence d'une femme et de plusieurs animaux ne suffisent pas à rompre la solitude du personnage principal. Ca me donne l'impression qu'il associe l'absence d'homme à l'absence de présence, et c'est désagréable. Je ne voudrais pas pour autant piétiner toute poésie et réduire la mélancolie, je sais que l'on peut être seul au milieu des autres. Comme Yannick à du se sentir seul dans cette salle remplie de groupes scolaires et surveillé par une gardienne assoupie, pendant des heures, des jours, des mois. Il est difficile de regarder une œuvre sans y projeter les nuances de son âme, d'autant plus lors de rendez-vous forcés avec une Dame sans voix. La captive est pour qui ne sait pas la lire, une page blanche a réécrire. Etre en présence ne signifie pas être relié, pour cela il faut interagir, être vu, être touché. C'est le cas de notre Dame, sur chaque tapisserie, en action et interaction, elle est au centre de l'attention. A son côté en particulier la Licorne la contemple de tous ses grands yeux tendres et fascinés.
Pour Jung la licorne est une représentation de l'anima, « la part féminine de l'homme », ailleurs on peut lire que sa corne torsadée représente un état d'équilibre entre virginité et fertilité. Au cœurs de ces allusions sexuelles, il est aussi difficile de ne pas écrire le mot phallus que d'ignorer la symbolique virile associée à cet animal mythique au désir visiblement dirigé vers sa Dame. On aurait pourtant tord de se concentrer uniquement sur la corne en ignorant ses yeux brillants d'admiration. Sur la tapisserie de la vue, la licorne a les pattes avant posées sur les genoux de la Dame, elle lui tend un miroir mais la licorne n'y contemple pas son reflet, se yeux sont tournés vers le visage de celle qui touchait sa corne dans la tapisserie du toucher.
Il semble évident que l'artiste à l'origine des dessins était un homme. Je trouve touchant de l'imaginer dans l'effort de représenter la figure féminine la plus parfaite qui soit. Je l'imagine concentré, plongé dans sa mémoire pour ramener à la surface des souvenirs d'extase, d'admiration et même d'amour. Et ce dans le but de reproduire non seulement la beauté mais aussi l'émotion qu'elle suscite. Pour moi, la licorne figure l'amoureux, équivalent de l'artiste, qui a fait la Dame si belle.
Elle ne l'est pas vraiment d'ailleurs, sur cette même tapisserie de la vue, son visage est une surface pâle habitée de deux yeux pochés, mais tout le dispositif narratif et symbolique exige qu'elle le soit pour pouvoir fonctionner. Alors nous la voyons belle. Parce que la licorne la voit belle. Il faut qu'elle soit belle pour qu'elle soit juste et bonne. Il faut qu'elle soit belle pour qu'elle soit représentée.
Action à jouer dans la salle de la Dame à la Licorne :
N°1- S'installer sur un pouf avec un carton à dessin, un bloc de croquis un crayon aiguisé et un spirographe. Faire du spirographe en regardant régulièrement et intensément la sixième tapisserie, A mon seul désir.
N°2- Crypto-zoologie, la licorne-cheval étant une convention du XIXème siècle, imaginer des licornes avec toute forme de corps sous la corne.