Fondation Cartier Pour l'Art Contemporain
Bruce Naumam
14 mars, 21 juin 2015
Remontée du Boulevard Raspail à Vélib. Pédale dure, je galère jusqu'à la Fondation Cartier. Exposition Bruce Nauman sans titre, juste Bruce Nauman, l'artiste des néons des couloirs et des caméras.
Deux salles au rez-de-chaussé, deux salles en bas, dans le jardin l'installation sonore ne fonctionne pas.
Rez-de-chaussée à gauche. Pencil Lift/Mr Rogers 2013.
Un écran de plus de 14m de long, composés de dizaines de modules LED diffusent deux vidéos côtés à côte, une version studio et une version maison du même procédé. Deux crayons bien taillés enserrent un troisième, pointu aux deux extrémités, et mine à mine , dans une tension et une concentration digne d'une épilation du menton, l'élèvent de quelques centimètres dans les airs, léger déséquilibre dans la force et la crayon central tombe. Fruste frustration frustré. Sur Youtube ça doit bien valoir 12 000 vues, 300 likes et 79 dislikes. Succès en partie imputable à Mr Rogers, le chat qui passe sur le bureau. Je ne savais pas qu'on pouvait montrer de la lumière, du mouvement, du gigantesque sans créer un vortex-attentionnel. Malgré le scintillement des millions de lumières composant ces images colorées, l'oeil à a peine envie de s'y attarder.
On pense plutôt à passer derrière pour regarder les câbles, les coulisses de Matrix. La semaine passée, Arté diffusait un documentaire sur les Regalecs, poissons mythiques pour la première fois filmés dans leur milieu naturel, des rubans de miroirs qui peuvent atteindre 11m de long, flottant verticalement entre les abysses et les eaux profondes. En pensant à ces poissons, je regrette qu'une telle performance technologique ne soit mise au service de documentaires animaliers.
Cette vidéo a pour argument de montrer que les illusions font partie de la réalité, en reproduisant un jeu de doigt avec des crayons. Je ne connaissait pas le truc en question :
Il faut faire se toucher nos deux indexes, et superposer la ligne qu'ils forment avec l'horizon. Puis regarder au loin. Un morceau de doigt apparaît entre les deux. Si on sépare doucement les doigts, un morceau de plus en plus petit flotte au centre. Dans le jardin de la fondation nous sommes nombreux à jouer avec nos mains et notre cerveau. C'est amusant de se dire qu'en accommodant au loin on se concentre sur un glitch tout intérieur et intime.
Deux dames assise à côté discutent « l'illusion qui fait partie du réel , ça à été faite un nombre incalculable de fois ».
Rez-de-chaussé à droite. For Children (Pour les enfants) 2015.
Une pièce sonore écrite après la découverte par l'artiste des pièces pour enfants de Béla Bartok.
Une pièce pour enfants signifie ici, une pièce écrite pour que les enfants puissent la jouer. C'est-à-dire, écrite de sorte à ce que l'écartement entre les notes soit adapté aux mains des enfants, qu'ils soient en capacité physique de les jouer sur un clavier.
La pièce de Bruce Nauman est un enregistrement de voix qui dit « Pour les Enfants » ou « For Children » la voix est bien placée.
Quand je suis dans cet espace, mes jambes ont encore le souvenir de l'effort de pédaler. Mes jambes semblent marcher toutes seules, en rond, en diagonal, dans cet espace vide et vitré. Une réelle invitation à danser. Il y a du son, mais ce n'est pas de la musique. C'est quoi la différence ?
L'anecdote m'emporte plus que la bande son : La pièce est moins intéressante que le récit de sa création.
Au sous-sol, au pied de l'escalier. Carrousel (stainless steel version) 1988.
Une pièce en forme de manège, ou en forme de chaine d’abattoir. 4 bras d'acier trainent ou pendent des silhouettes d'animaux écorchés, des âmes de taxidermistes. Belles comme des formes de modistes.
L'association du manège et de la mort n'est pas sans rappeler la série de livres d'horreur pour enfant Chair de Poule. « Retour au parc de l'horreur » ou « les Pantins de la nuit ». Manège tordu, mobile du Clown Cannibale sans alibi. Ca fonctionne très bien, les fesses du chien noir du Mexique glissent sur le sol sans rêver et tracent en noir et en grincements un cercle magique.
Dans cette même salle, qui résonne comme un parking. Anthro/Socio (Rinde facing camera) 1991.
Entre les deux installations la gardienne de salle est assise sur un banc, les bras croisés haut sur la poitrine, elle porte sur la tête un casque anti bruit rouge, type chantier. Elle me semble sonnée, en colère rentrée.
Anthro/Socio est une installation de vidéos, 3 projection, 6 moniteurs et beaucoup de son. Des séries de mots sont répétés, en boucles, en clameurs en lamentations, en appels, en provocation. « Feed me, Eat me, Anthopology » ou« Help me, Hurt me, Sociology » ou “Feed me, Eat me, Help me, Hurt me”.
Le visage du performeur/Musicien. A l'envers / A l'endroit.
Chauve.
Le volume sonore et l'intention perceptible dans la voix rendent l'observation inconfortable ou réjouissante selon que l'on entre en lutte avec l'agression ou que l'on surfe sur les vagues d'énergie qu'elle décharge. Le mélange des voix forme un flux tourbillonnant, ça ressemble à un sanglot auto-entretenu.
Pauvres hommes.
Dans une pièce à par, l’installation vidéo Unitled (1970, 2009)
Deux danseuses se tiennent par les mains et roulent telles des aiguilles d'horloge sur un cadran carré. Sont filmées les maladresses et la fatigue induites par l’effort.
Je comprends mieux, à décrire ces œuvres, ce qui les réunis ici. Outre le bâtiment, outre l'agendas culturel de la fondation: trop de colère, d'impuissance, de frustration; trop peu de mesure, de sens, d’accomplissement. Les Regalecs sont les poissons osseux les plus long au monde, il est difficile de déterminer leur longueur maximale car très peu de spécimens ont été observés entiers, et pour cause, ils pratiquent l’autotomie : lorsqu’il devient trop long , le Regalec s’ampute une partie de la queue pour se mouvoir plus facilement. C’est quand même beaucoup plus intéressant.
L'exposition dégage la même nausée qui peut nous prendre au moment de mettre un fil dans le chat d'une aiguille, de s'y reprendre à dix fois, le coton déchiré est mouillé de salive, l'aiguille très serrée tourne dans les doigts, et les yeux ne voient plus, ne voient pas comment ça peut être aussi intense , comment ça peut être aussi épuisant. Je suis de ceux qui peuvent en souffrir pour la journée.
Je comprends mieux pourquoi cette gardienne de salle prostrée.