Dans son œuvre de recherhce intitulé Des Chinoises, Julia Kristeva tente d’expliquer les manifestations de l’homosexualité féminine de moins en moins stigmatisées avec l’avènement du féminisme en Chine :
«La revendication de droits politiques s’accompagnait, par endroits, d’une transformation des mœurs, elle-même rendue possible par le développement de l’économie bourgeoise et plus particulièrement par l’autonomie financière qu’une femme, fille de riche famille ou ouvrière de grande ville, pouvait y obtenir. Ainsi, l’homosexualité féminine, jusqu’alors cachée dans l’ombre de la famille polygame, se manifeste plus directement, quoique toujours secrètement, par la constitution de sociétés secrètes d’homosexuelles connues sous le nom de « zi shu nü », « les femmes qui se coiffent elles-mêmes ».[1]
Les dites sociétés recrutent non plus uniquement parmi les étudiantes de Hunan, soit des femmes de provenance bourgeoise ou aristocrate, mais aussi auprès des ouvrières de fabriques de soie à Guangdong. Le marché d’exportation de soieries vers l’Amérique nécessite une main-d’œuvre féminine importante, ce qui permet la constitution d’une catégorie de femmes socialement et financièrement indépendantes. Elles peuvent ainsi fuir de l’abri et de l’oppression de la famille confucéenne.
Pour les « femmes qui se coiffent elles-mêmes », le mari perd son rôle de soutien économique et cesse d’être un partenaire sexuel. Ces communautés restent tout de même nébuleuses sur l’aspect de la maternité. Elles ont entamé leur dissolution au moment de la récession économique des années 30, mais certaines se sont maintenues jusqu’à la guerre.
Parmi le corpus littéraire confucéen se retrouvent deux grands textes fondateurs exposant les règles basales auxquelles doivent se soumettre les épouses. Liu Xiang, un lettré des Han occidentaux, rédige les Biographies de femmes exemplaires (Lienüzhuan), un ouvrage qui démontre l’influence néfaste qu’on les femmes dans la sphère politique et qui insiste sur la fidélité des épouses. Un siècle plus tard, le second ouvrage intitulé Préceptes des femmes (Nüjie) est rédigé par Ban Shao, historiographe à la cour des Han. Cette auteure, elle-même victime de ses préceptes, prône tout de même une éducation stricte de la femme qui, inférieure à l’homme, lui doit une obéissance absolue[2]. Selon d’autres écrits confucéens, Confucius classait les femmes au même rang que les esclaves «xiao ren», soit des «petits hommes». Dans les déclarations qu’on lui attribue directement, il n’aurait donnée qu’une seule définition des femmes[3] :
«Il n’est pas agréable d’avoir affaire aux femmes et aux personnes de basse condition. Si on leur témoigne trop d’amitié, elles se font trop turbulentes, et si on les tient à distance, les voilà pleines de ressentiment» (Lunyu, chapitre XVII).
Pour assurer la cohésion de l’ordre social féodal, le confucianisme réduit les femmes à l’exécution des travaux de la maison et de la reproduction, et, par conséquent, elles ne doivent apprendre ni à écrire ni à lire. Seules les «filles de joie», courtisanes de différentes catégories, peuvent se livrer aux arts comme la poésie, la danse et le chant[4].
Le taoïsme vient contrebalancer l’idéal de la femme confucéenne soumise puisque, selon cette pensée chinoise, la féminité est honorifique. Un symbole fondamental taoïste est le yin, principe essentiellement féminin. Important est-il de noter que le yin ne peut être dissocié du yang puisqu’ils sont compris dans leur relation au tout. C’est deux composantes complémentaires et polaires représentent un système de pensée où aucune chose ne peut exister par et pour elle-même[5].
«Le temps peut être divisé en nuit et jour, l’espace en terre et ciel, les saisons en périodes d’inactivité (automne et hiver) et d’activité (printemps et été), les espèces en femelle et mâle, la température en froid et chaud, le poids en lourd léger, et ainsi de suite. L’intérieur et l’extérieur, le bas et le haut, le passif et l’actif, le vide et le plein sont tous des illustrations de catégories yin et yang. Ces qualités sont opposées mais décrivent cependant des aspects relatifs d’un même phénomène. Les qualités de yin et yang existent dans une relation mutuelle.[6]»
Ainsi, la femme est reconnue comme l’initiatrice qui permet l’union avec le Dao et elle offre à l’homme, par les pratiques sexuelles, la possibilité de nourrir son essence vitale et de prolonger sa vie[7].
[1] Julia Kristeva, Des Chinoises, p.114
[2]«Patriarcat chinois : Confucianisme d’État, taoïsme émancipateur, et moeurs barbares plus égalitaires» , Le Mouvement Matricien, https://matricien.org/patriarcat/histoire/chine-taoisme-confucius-mongoles/ [en ligne], consulté le 1er mars 2017.
[5] Ted J.Kaptchuk, Comprendre la médecine chinoise : la toile sans tisserand, Éditions Satas, 1993, p.5 (25 pages en tout dans l’extrait disponible)
[7]«Patriarcat chinois : Confucianisme d’État, taoïsme émancipateur, et moeurs barbares plus égalitaires»